Quels journalistes font encore des enquêtes ?

C'est la question de fond que l'on peut se poser. Les journalistes de Microscopie faisaient des enquêtes, interrogeaient des experts, rencontraient aussi bien des représentants d'institutions que des associations et des habitants, ils allaient sur le terrain et n'avaient pas besoin pour cela de « fixeurs ». De même, un journaliste comme Luc Bronner au Monde, est encore intégralement spécialisé sur ce sujet et peut le suivre sur plusieurs années, au point d'en faire un livre très intéressant (même s'il n'est pas sans poser de sérieux problèmes). Mais qui a encore ce luxe parmi les journalistes de la presse écrite ? Et que dire de la télévision ? On est sidéré par ces innombrables documentaires, reportages et autres émissions de télévision qui n'osent plus s'aventurer dans des quartiers que, par ailleurs (mais est-ce vraiment une coïncidence ?), elles ne cessent de décrire comme des coupes-gorges et plus généralement des lieux de régression sociale. « Appel d'urgence » de TF1 nous l'avait montré le 12 octobre, mais quelques jours plus tard « Pièces à conviction » de France 3 fit quasiment de même avec son émission intitulée "Enquête au coeur de l'ultra-violence". Autre fait récent et troublant : ce journaliste du Point - qui a pourtant le statut particulièrement valorisé et envié de « grand reporter » - pris en flagrant délit de bidonnage, se permettant de parler de la polygamie sans avoir jamais rencontre la moindre famille concernée. L'affaire a fait le tour de la blogosphère, mais les journalistes de métier n'en ont étrangement quasiment pas parlé, ou bien l'ont fait en évitant soigneusement le terme de « bidonnage » (préférant parler d'un journaliste « piégé »). Un peu comme s'ils craignaient que cela leur arrive un jour ou l'autre. D'ailleurs cela vient même d'arriver au Bondy Blog, même si ses dirigeants ont eu l'honnêteté de le reconnaître publiquement sans chercher d'excuses. A défaut d'enquêter et de produire soi-même de l'information nouvelle, que devient la règle la plus élémentaire du journalisme : vérifier la fiabilité des informations que l'on reçoit ?
Vers où allons-nous ainsi ? Et quelles sont les conséquences politiques de ce traitement médiatique des banlieues ? Qu'est-ce qui, par exemple, empêchera la reproduction d'un 21 avril 2002 si ce discours d'ultra-stigmatisation des « immigrés de banlieue » se poursuit ?

Cachez cette misère que l'on ne saurait voir, parlez-nous plutôt de ces immigrés de banlieues violents et rétrogrades

D'autres le préparent déjà activement. Difficile de ne pas faire un lien avec une autre émission de radio écoutée ce 24 octobre, sur une autre chaîne du service public (France Culture), où l'essayiste Alain Finkielkraut poursuit sa petite entreprise de division sociale. Dans une émission intitulée « Le choc des cultures », il avait invité le sociologue Hugues Lagrange pour son livre controversé « Le déni des cultures » (voir notre dossier), le producteur Daniel Leconte pour sa prétendue enquête « La Cité du mâle » (voir notre commentaire) et Jeannette Bougrab, la nouvelle présidente de la HALDE dont il faut écouter les propos atterrants, qui référent toute analyse de l'immigration à sa propre histoire personnelle. Leurs verbatims sont là (sauf Hugues Lagrange, qui est d'un autre niveau intellectuel) : « dérive des cités sensibles », « reportage terrifiant », « monde où les européens n'ont pas leur place », « barbarie », « violence insupportable », « espèce de ségrégation sociale ou je ne sais trop quoi », « Africains avec lesquels il y a quand même un problème », « arrêtons avec ces histoires d'origine sociale, de machin »... Une bonne partie du café du commerce et de son répertoire du mépris social et de la xénophobie douce y est passée.