Si l’on considère qu’il s’agit « d’embrouilles de cité » et non de régulations brutales de l’activité criminelle (la lecture sera alors sensiblement différente), alors il faut rappeler que ces violences collectives n’ont guère de motivation politique, qu’il n’y a pas de butin et qu’il ne s’agit pas non plus de violences traduisant des antagonismes d’ordre social ou ethnoracial. Les belligérants se ressemblent et s’ils résidaient dans le même quartier, il y a de fortes chances qu’ils trainent ensemble.

PENSER LES RESSORTS SOCIAUX

Il n’est pas inutile de rappeler que cette conflictualité est ancienne entre ces deux territoires et que les « guerres de clocher » ont une très longue histoire. Mais antériorité ne veut pas dire similarité. Le rappel du passé ne doit pas nous empêcher de penser les ressorts sociaux de ces « embrouilles », notamment l’acceptation par leurs acteurs, des coûts physiques, psychologiques, familiaux et judiciaires de tels engagements. Ces affrontements attirent majoritairement des jeunes en marge du jeu scolaire et de l’emploi et plus rarement, des individus mieux insérés qui se solidarisent de « potes », d’amis, de « frères » visés ou engagés.

La participation aux embrouilles, certes condamnable moralement, est malheureusement rationnelle, elle a du sens et des effets concrets. Pour les belligérants actifs, ces affrontements permettent notamment de s’extraire des classements légitimes (école et emploi) qui les disqualifient pour s’intégrer à un espace local et régional des réputations, où il s’agit de faire parler de soi, de son groupe, de son quartier. Une « méritocratie de la rue » qui apporte rétributions narcissiques, estime de soi, prestige et pouvoir, ce qui n’est pas rien, lorsqu’il n’y a pas d’alternatives conformes aussi stimulantes. Cela en dit long sur les normes dominantes de réalisation de soi à travers le monopole du diplôme et l’emploi stable dans un contexte d’échec scolaire et de chômage massifs. Que reste-il mis à part l’emploi pénible et précaire, l’invisibilité sociale ou les quelques réussites individuelles 

Pour finir un mot sur la gestion de l’affaire. Un dispositif policier important a été mis en place, il n’a guère pu empêcher les actes de vengeance, mais a abouti à des dizaines d’interpellations. L’enquête sera, comme toujours dans ce genre d’affaire, très difficile. Malgré la présence de nombreux intervenants sociaux actifs et à défaut d’autres solutions, les maires PCF et PS des deux villes ont décrété un couvre-feu pour les mineurs. Le recours au couvre-feu et la forte présence policière dit quelque chose sur l’incapacité des différents acteurs locaux, de faire fonctionner un réseau d’intermédiaires – « un circuit de refroidissement » - suffisamment légitime aux yeux des belligérants. Une impuissance qui rappelle la nécessité de prendre au sérieux ces formes de conflictualité, d’en saisir la complexité et de développer une sorte de « diplomatie » informelle, permettant à la fois d’agir à temps et d’agir efficacement, avant qu’il ne soit trop tard.

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