Un programme d’enseignement scolaire, quel que soit le niveau concerné, ne s’adresse pas exclusivement à ceux qui l’enseignent et l’apprennent. Il constitue, au-delà de sa fonction d’ordre du jour de la classe, l’incarnation de ce qu’une société se fixe comme objectifs d’éducation de sa jeunesse. Il est toujours une manière de répondre à la question de savoir ce que nous voulons transmettre de la mémoire de notre monde à ceux qui, demain, contribueront à poursuivre son histoire. A cet égard, les SES ont toujours porté une double finalité, culturelle et scientifique. Fondamentalement, il s’agit d’apprendre aux élèves à poser des problèmes économiques et sociaux dans leur complexité, à argumenter le plus rigoureusement possible à partir de la confrontation des sources, des enquêtes, des différentes théories, à repérer les points de clivage et les enjeux indissociablement sociaux, politiques, économiques, dans le but de saisir et de s’approprier les grandes questions – nécessairement politiques – de leur époque, et d’élaborer à leur égard une opinion éclairée. Or, les nouveaux programmes de SES tournent radicalement le dos à cette ambition, et se fixent désormais pour objectif de former les élèves à la maîtrise de savoirs disciplinaires statiques.

Neutraliser les enjeux politiques des problèmes économiques et sociaux

Cette nouvelle finalité impose une séparation stricte des approches économique et sociologique, des théories, voire des thèmes. La pédagogie qui en découle se résume à celle des préalables : pour savoir Z, il faut savoir Y. Mais pour savoir Y, il faut savoir X. Ce cloisonnement des approches, des notions, des théories, des thèmes, interdit de saisir toute question de société dans sa complexité. Comment, par exemple, traiter de la question des retraites à travers les débats essentiels que le mouvement social de l’automne dernier a soulevés (Que signifie un choix de société de se couvrir contre un risque de manière privée et individuelle ou sociale et collective ? Comment peut-on penser, à la lumière de cette question, les inégalités hommes / femmes, riches / pauvres, jeunes / vieux ? Quelles questions ces débats posent-ils quant au partage des richesses produites, à la précarité, au chômage ? Comment peut-on concevoir cet âge de la vie qu’est la retraite, et donc celui de l’emploi ?, etc.), lorsque le questionnement se réduit à savoir « Quelles sont les contraintes économiques pesant sur les régimes de retraite ? » (extrait du programme de « spécialité économie approfondie » en terminale ES, soumis actuellement à la consultation).
L’approche imposée ici instaure et reproduit une séparation radicale entre celui qui sait et l’ignorant, condamné à demeurer dans une position de mineur, incapable de se saisir des questions politiques. Au final, ces programmes réduisent l’apport des sciences économiques et sociales à une succession de définitions et de procédures techniques à appliquer à des « cas » dépecés de leurs enjeux sociaux et politiques. Une vision bien pauvre de ces disciplines, de la richesse des nombreux travaux qui tentent de croiser leurs apports, et des élèves à qui ce projet de transmission est destiné.

Amélie Jeammet et Etienne Douat

Pour aller plus loin :