Sur le fait divers, d'abord, il devrait être évident que l'on ne peut rien dire à ce stade. Tout journaliste sérieux devrait savoir que l'on ne peut pas connaître la « vérité » sur un fait divers dans les heures qui suivent. Personne n'y était. Personne ne sait ce qui s'est dit exactement avant que les coups ne pleuvent sur la malheureuse victime. L'on ne possède que des bribes d'informations, des extraits des premiers procès-verbaux de police, telle déclaration de tel représentant syndical ou de tel élu local. Presque rien en réalité. L'on ne sera véritablement en mesure d'analyser ce qui s'est passé qu'à la fin de l'enquête de police judiciaire, voire à la fin du procès qui ne se tiendra que dans quelques années si l'affaire va aux Assises. Certes, on comprend bien qu'il faille tout de même dire quelque chose en attendant. Mais alors prudence et investigation devraient être les maîtres-mots du traitement médiatique. Au lieu de cela, l'on constate surtout un empressement à vouloir commenter et la répétition en boucle des mêmes informations très parcellaires. Cet incendie médiatique n'illustre t-il pas les conditions actuelles de production de l'information : valorisation de l'instantané, absence d'investigation, travail de bureau et non de terrain, dépendance quasi totale aux agences de presse et aux sources officielles (ici les sources policières) ?

Sur l'hypothèse interprétative reprise partout (rappelons-la : l'interdiction pour les jeunes hommes d'une cité de la région parisienne de sortir avec des jeunes filles résidant dans une autre cité), on reste dubitatif, surtout lorsqu'elle devient une explication unique. Certes, les quartiers populaires sont souvent un peu comme les villages d'antan, chacun y connaît un peu tout le monde, la surveillance réciproque est forte, le ragot facile et l'outrage réel ou supposé parfois vite arrivé. Mais l'information n'est pas certaine, le lieu d'habitat d'un jeune n'est pas inscrit sur son front, rien ne dit que la victime appartenait à une bande, on ne connaît pas de tradition d'affrontements de bandes entre Rosny-sous-Bois et Sartrouville, on ignore l'histoire de la jeune fille impliquée dans l'affaire, cela fait beaucoup d'inconnues ! Pourtant l'explication est martelée et, dans certains commentaires, on est peut-être pas loin de présenter les jeunes de banlieues comme des animaux marquant leurs territoires et s'y appropriant tout y compris les femelles ("les filles de la cité leur appartiennent, comme le bac à sable leur appartient, comme la cage d'escalier leur appartient, comme la fille qui descend dans la cage d'escalier leur appartient", dit un journaliste de Marianne, dans le JT de 20 heures de France 2).

Le fonctionnement des bandes et les discours décadentistes habituels

Quel que soit le prétexte, pourquoi des adolescents ou des jeunes adultes sont-ils prêts à prendre autant de risque (risque d'être blessé ou tué soi-même, risque de blesser ou de tuer quelqu'un et de faire des années de prison) ? On ne peut que l'évoquer beaucoup trop rapidement. Disons qu'il faudrait revenir à l'analyse (classique) du comportement de groupe des jeunes des quartiers pauvres, rappeler les conditions de vie familiale dans ces quartiers, le poids de l'échec scolaire qui jette à la rue une partie de ces jeunes, les carences massives d'encadrement éducatif de la jeunesse, la façon dont ces jeunes se revalorisent dans les normes de la « culture de rue » : mise en avant et mise en scène de la force physique, de la virilité, d'une conception exacerbée de l'honneur, etc. Les bandes recrutent aisément ces jeunes mis à la rue, elles leur offrent un terrain de revalorisation, un statut, du « respect » comme ils disent, du prestige même parfois. L'analyse est hélas classique car ces faits sont tout sauf nouveaux, nous y avons même (après bien d'autres chercheurs) consacré un livre collectif il y a quelques années, avec de nombreux exemples historiques et actuels, en France et dans d'autres pays occidentaux. On dira bien entendu que c'est pire qu'autrefois, que c'est de pire en pire, qu'il n'y a plus de repères, plus de valeurs, plus de morale, etcetera. On le dit depuis tellement longtemps qu'on peut aisément comprendre que ce discours tourne en boucle et se trouve plaqué sur les faits divers à chaque fois que l'un d'eux se glisse dans « l'actualité ».

En l'occurrence, nous nous demandons plutôt : le « bricolage » de l'information sur les faits divers n'est-il pas inquiétant ? Comment se fait-il que l'urgence de commenter s'impose aussi facilement sur la capacité réelle à produire une analyse pertinente ? Quel jeu dangereux les rédactions en chef des médias jouent-elles en choisissant de « foncer » sur ces sujets sans en avoir les ressources réelles ? Et pourquoi chacun s'empresse t-il de faire aussi mal que les autres au lieu de prendre un peu plus son temps pour essayer de se distinguer un peu par davantage d'ampleur, de rigueur et de qualité d'information ? Nous n'avons pas la réponse.

Par Marwan MOHAMMED et Laurent MUCCHIELLI

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