Mépris

Le terme racaille aurait pour origine étymologique le terme « raka » qui, dans la langue syriaque, signifiait : « être sans esprit, un homme de rien ». Il désignait également chez les hébreux la plus grande marque de mépris (il était prononcé en crachant et en détournant la tête). Ce terme fut également employé dans le Nouveau testament par l’apôtre Saint Mathieu. Il indiquait dans son évangile que tout homme qui traite son frère de « raca » en répondra devant le conseil des apôtres. La marque de mépris touchant un individu ou un groupe désigné par le terme racaille a traversé les temps. On le sait, le terme fut réhabilité par le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy qui, en octobre 2005, visitant le quartier d’Argenteuil avec de nombreux journalistes, avait lancé : « Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Et bien on va vous en débarrasser !». Ce discours fut ressenti de manière intense dans les cités françaises comme pour ce père de famille qui me disait encore il y a quelques mois : « mais Sarko, il nous traite de racailles, comment on peut se valoriser ? On est insulté, on est des moins que rien pour eux David ! ». Le terme fut également réactivé lors de la fameuse débâcle de nos Bleus lors de la coupe du monde de football en juin 2010. Et il est même utilisé par des travailleurs sociaux. Une collègue éducatrice m’indiquait par exemple il y a quelques jours : « Eux se sont les pires : les racailles du quartier, il n’y a rien à en tirer, ils n’accrochent à rien, en plus, ils dégradent le quartier ».

Réponse au mépris

Cependant ce terme est également utilisé comme une marque de reconnaissance par les groupes de jeunes les plus à la marge au sein des quartiers populaires. Ces derniers ne se revendiquent pas comme des « racailles » (ou Kaira), le terme étant trop chargé symboliquement. Mais, certains le réinterprètent subtilement pour en faire une sorte de « blase » : une marque distinctive non dite, reconnu par les initiés comme une signature. Le terme racaille est donc un moyen pour ces jeunes de se réapproprier la marque du mépris exprimé envers eux de l’extérieur du quartier pour en faire un marqueur de reconnaissance interne à la cité, comme par une sorte de jeu et de provocation. Ces adolescents ou jeunes adultes ne fréquentent plus pour la plupart les structures de droit commun, ils sont déscolarisés (ou en voie de l'être). Ils rejettent tout rapport d’autorité qu’il soit éducatif ou autres. Ils se retrouvent à travers l’image médiatique de films comme « Lascars » ou de séries comme « Kaira shopping ». De plus l’amalgame est entretenu par la mise en scène du footballeur Eric Cantona qui, dans un spot publicitaire pour Pepsi, est habillé selon le style racaille en compagnie du collectif d’acteurs de « Kaira shopping ». La musique entretient cette marque de reconnaissance d’une certaine jeunesse des quartiers populaires, comme par exemple avec le rappeur La Fouine dont l’une des chansons du dernier album est intitulée « Caillera for life ».
Le double sens du mot « racaille » semble inscrit sur ce panneau de direction. Ces jeunes signent sur le panneau qui oriente vers le collège et les pompiers : « les rakaille ». Ils semblent exprimer ainsi leurs désillusions face à leurs orientations scolaires, le mépris affichées par les politiques, les services publics. Un programme éducatif du collège en question résume une partie du paradoxe : il est intitulé « dispositif exclusion-inclusion ». Il permet l’exclusion d’un élève qui reste pris en charge dans les murs de l’établissement. Il y a fort à parier qu’une partie de ces élèves, qui ne sont ni exclus-ni inclus dans le collège, sont à l’origine de ce tag. Le terme racaille, qu’il soit utilisé de l’intérieur de la cité ou de l’extérieur, est bien une marque distinctive signalant un rejet ainsi que la fracture entre la société et une partie de sa jeunesse.

David PUAUD
Educateur de rue et doctorant à l'Ecole des hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris)