Un particularisme insulaire ?

Il est vrai que l’ile de beauté a des caractéristiques spectaculaires que ne partage aucune autre région française. Caractéristiques qui ont tout pour séduire les capteurs d’images et les constructeurs de mythes que sont les média. Parmi ces traits propres on notera bien sûr le maintien depuis de longues décennies d’une organisation clandestine active qui à elle seule réalise plus de 90% des attentats enregistrés en France par les services de police. Le FLNC – et ses nombreux éponymes, plus d’une trentaine en trente ans – a su instiller dans l’île une véritable culture de la violence érigée en trait identitaire comme l’attestent la mythologie du « clandestin » (présent en bijou, ornement, porte clefs mais aussi sur les murs de l’île sous la forme de graffs ou de fresques) dans certains milieux insulaires. Plus qu’un mouvement de lutte armée menaçant véritablement l’unitarisme français, le FLNC est avant tout une organisation visant une assise politique locale et usant pour cela d’un sens avisé du marketing puisqu’il a réussi en quelques années à devenir un acteur central du champ politique régional et à pénétrer l’imaginaire de l’île jusqu’à en devenir une des références historiques (s’inscrivant dans la continuité du combat mythifié de Paoli), voire déontologique (liant son action à la sauvegarde de la terre et des intérêts du peuple corse). Moins visible et difficilement quantifiable est l’influence de ce mouvement politique et très accessoirement militaire sur l’espace des mentalités collectives. On s’interrogera en particulier sur la façon dont l’expression d’une violence politique continue dans une île aux dimensions étroites régie par un système d’interconnaissances clanique, a pu familiariser et habituer une partie de la population à l’acceptation et à l’usage de la violence comme forme routinière de régulation des rapports sociaux. Il est évidemment difficile de répondre à cette question mais on peut poser comme hypothèse que la violence politique réifiée par des partis, mouvements sociaux et acteurs culturels proches de la mouvance nationaliste a pu se naturaliser dans l’espace public insulaire. Outre l’apparition d’une mystique clandestine perceptible dans certains chants militants, dans la mise en vente d’un marchandising guerrier à destination des touristes et des insulaires ou dans la bande dessinée à succès d’un Pétillon moquant benoitement la culture de l’explosif en Corse, on notera l’importance de la couverture belliqueuse de l’espace mural local.

Photo_corse_2.jpgUne « colonisation iconographique » de l’espace public

A l’inverse de ce qui s’écrit sur les murs des grandes villes continentales, souvent saturées de tags et dessins incarnant une culture populaire de type hip hop fortement influencée par la culture urbaine américaine, la Corse se singularise par un monopole quasi-total du nationalisme politique sur l’espace mural. Une étude en cours sur l’iconographie contestataire en Corse a permis de le montrer clairement. La couverture de près de 80% des zones routières de l’île débouche sur un comptage de plus de 600 tags, fresques et dessins sur les murs, bordures de route, rochers, pilonnes EDF et transformateurs de l’île (1). Ce qui frappe immédiatement n’importe quel automobiliste en Corse est la saturation de l’espace public visible, d’inscriptions politiques à la gloire du nationalisme et singulièrement du nationalisme clandestin. Plus de la moitié des inscriptions comptabilisées ont directement trait à l’action de l’organisation FLNC dont sont rappelés l’histoire, les méthodes violentes et la représentation picturale sous la forme d’un visage anonyme couvert d’une cagoule et souvent assorti de la représentation d’un explosif.
L’autre moitié des représentations visibles concernent les partis et organisations légales soutenant le principe de la « lutte armée » dans l’île, des inscriptions en appelant au rejet des « français » (le fameux IFF – I francesi fora – les français dehors) ou des inscriptions de défense de l’identité corse. On pourrait ajouter à cette comptabilité la « tradition » devenue folklorique du mitraillage des panneaux de signalisation (plus de 90% des panneaux d’indication routière sont criblés de balles) et le bombage presque systématique des indications en langue française des noms de villes et de villages.
Quiconque se déplace en Corse assiste en spectateur à une véritable colonisation nationaliste de l’espace public dont les effets ne peuvent être totalement anodins. Mais ce n’est pas tant le nationalisme politique qui occupe de façon sauvage l’espace mural de l’île, que son pendant clandestin et violent. L’immense majorité des tags et graffs est axée sur la lutte du FLNC, la pratique de la violence ou le rejet radical de toute forme d’altérité plutôt que sur l’affirmation de l’identité corse, la défense de la culture ou de la langue. Si les têtes de maure se font rares, les cagoules, elles, sont nombreuses. On notera que plus de 10% des tags enregistrés par nos soins sont directement dirigés à l’encontre de certaines populations de l’île, principalement les immigrés d’origine magrébine qui représente une importante part de la population insulaire. Les « arabi fora », souvent résumés sous le sigle malheureux tant du point de vue moral qu’orthographique de « IAF » (I Arabi Fora), fleurissent dans certaines régions de l’île (zones périurbaines de Bastia et Ajaccio, plaine orientale). Le racisme, souvent inscrit de façon beaucoup plus violente – on pense à l’actualité des clandestini corsi, groupe violent dirigeant ses attaques contre la communauté magrébine - est ainsi une des expressions fortes de l’identitarisme insulaire en se confondant avec les appels au nationalisme, la reconnaissance de la langue et de l’identité (peu présents) et bien sûr le rejet – lui aussi xénophobe – des « français », entendus comme continentaux. Si les crimes et délits racistes en Corse ne sont pas tellement supérieurs à la moyenne (en 2010 l’île de France enregistrait 39 crimes racistes contre 4 en Corse, pour une population 15 fois inférieure), l’expression publique du racisme est chose courante quand elle est nettement plus exceptionnelle sur les murs continentaux.

Photo_corse_3.jpgUne violence meurtrière

Mais la culture de la violence ne se retrouve pas seulement de façon schématisée dans l’espace urbain ou rural, elle prend aussi une tournure nettement plus dramatique lorsqu’elle s’exprime à travers une logique de meurtres et d’assassinats. La Corse détient là aussi un triste privilège, celui du record national des homicides volontaires. On pourrait même parler de record européen puisque depuis deux ans la Corse a dépassé la Sicile pourtant peu regardante sur les chiffres de la grande criminalité : avec 5 millions d’habitants, la Sicile a vu disparaitre violemment 19 des siens en 2009 ; la Corse comptabilise 17 assassinats pour… moins de 300 000 âmes. Cette vague de meurtres n’est pas continue mais oscille selon l’état de la géopolitique locale avec des forts cumuls lors des années de grande tension politique (1995 avec les assassinats intra-nationalistes : plus de 30 morts) et depuis deux ans alors que se joue en haute Corse et dans la région d’Ajaccio la succession des deux principaux pôles d’un banditisme local orphelin (mort de Colonna au sud et de Mariani au nord). Le récent assassinat d’une ancienne élue du canton de Coti Chiavarri, maintes fois inquiétée par la justice pour ses collusions avec la pègre locale, atteste la pertinence d’une logique criminelle de succession. Plus généralement, comment ne pas se sentir dérangé face au maintien des statistiques sur les explosions dans l’île (40 attentats en 2011 au mois de mai) alors même que les revendications politiques des nationalistes clandestins se réduisent comme peau de chagrin. Au total, l’île compte nettement moins d’attentats que dans les années 80 où près d’une explosion par jour rythmait le quotidien. Mais les attentats demeurent et sont rarement politiques attestant une « culture de l’explosif » redoutablement efficace lorsqu’il s’agit de régler un différent ou de s’opposer à une décision. La presse insulaire de qualité (le magazine Corsica) s’en est émue, multipliant les Unes sur la diffusion de la violence dans une île longtemps à l’abri de toute forme de délinquance ordinaire.

La face claire de l’identitarisme

Cette face noire de l’identitarisme – dont on ne doute pas qu’elle soit le pendant presque naturel d’un nationalisme défensif et souvent hostile à toute forme d’altérité, ni plus ni moins que peut l’être le nationalisme français sous sa forme xénophobe et parfois même républicaine - n’est pas la seule. L’actualité de l’île montre également que la défense de l’identité peut s’incarner dans des projets ouverts et respectueux, offrant à la démocratie ses lettres de noblesse. Le dimanche 27 mars 2011, dans la commune de Porto Vecchio, au sein d’une école de la République, s’est joué peut-être une partie de l’avenir de l’île ou tout au moins une partie de l’achèvement d’une époque. Face à Camille de Rocca Serra, inamovible maire de la ville, grande figure politique locale et dernier né d’une dynastie d’édiles, le jeune candidat du Femu, formation nationaliste quelque peu critique avec la violence de ses anciens, jean Christophe Angelini, présente une candidature attendue mais fragile. Contre toute attente, Angelini l’emporte de quelques centaines de voix et met ainsi fin à une domination que d’aucun pensait totale. La victoire d’Angelini, défendant une posture autonomiste dans un cadre européen, renvoyant dos à dos une culture claniste et un nationalisme de combat, incarnant une volonté de gestion économique et de « culture du travail institutionnel » (Corsica, n°132, p. 34) est emblématique du renouveau possible de l’identitarisme corse. Continuant l’œuvre historique du nationalisme insulaire qui est de parvenir à se défaire de l’emprise du clanisme et de son arme politique (le clientélisme), l’autonomisme des figures montantes du nationalisme corse (Angelini ou Siméoni) présente un visage moderne et affable, refusant le port de la cagoule et la mystique guerrière stérile qui l’accompagne. Face claire de l’identitarisme, cet autonomisme dur ou nationalisme soft aux méthodes politiques modernes et à l’esprit libéral peut être l’avenir de la Corse s’il parvient à voguer entre les écueils qui l’attendent : la radicalisation du discours et des pratiques pour se protéger des accusations classiques de « traitre colonial », et, la dérive gestionnaire clientélaire pour parvenir à demeurer aux plus hauts postes de la gouvernance locale. Délicate posture qui déterminera le succès d’un identitarisme éclairé…

(1) ce travail a été réalisé en juin 2010 et mars 2011 par Xavier Crettiez et Pierre Piazza, dans le cadre d’une recherche sur l’iconographie contestataire nationaliste en Europe (cesdip / lejep) qui donnera lieu à une publication au cours de l’année 2011.

Pour aller plus loin : Xavier Crettiez, Violence et nationalisme, Paris, Odile Jacob, 2006.