De la génération-drapeau à la génération-stigmate ?

Ici, bien sûr, il s’agit d’une étiquette qui disqualifie et qui est imposée de l’extérieur. Si dans les deux cas « la génération renvoie au déterminisme biologique, au fatalisme du calendrier, à la naturalisation du social » (François Cusset), dans le premier elle figure un éloge narcissique, dans le second elle véhicule une stigmatisation étouffante, compte tenu précisément de son pouvoir de généralisation. En effet, même si dessiner les trajectoires sociales des descendants d’immigrés est une entreprise très difficile, on suggère ici une équation qui associe de façon systématique « troisième génération » à « insolence » et, implicitement, « première génération » à « docilité ». Or, historiquement, les premières générations n’ont pas toujours été dociles, si l’on repense aux vastes grèves de loyer impliquant des dizaines de milliers de travailleurs étrangers dans les foyers Sonacotra au milieu des années 1970, et aux grèves de centaines d’O.S. algériens, portugais et espagnols dans les usines Renault de Boulogne-Billancourt, à la même période. De la même façon, l’insolence des « troisièmes générations » est démentie par les nombreux descendants d’immigrés du Maghreb qui ont réussi économiquement sans faire de bruit, d’ailleurs plutôt mieux en moyenne que les descendants d’immigrés portugais, qui sont eux complètement invisibilisés dans le débat public. Enfin, être de la « première génération » dans le langage commun recouvre une variété importante de trajectoires individuelles : un immigré de première génération arrivé en France à l’âge de 3 ans aura une approche différente de l’hexagone et de l’intégration -sans parler de la maîtrise de la langue- qu’un immigré arrivé à 18. C’est pourquoi il est plus judicieux de faire dépendre la notion de première ou deuxième générations non pas du lieu de naissance mais du lieu de la première socialisation (arrivée à l’école primaire, par exemple).

Étrangers pour toujours

Le plus gênant dans la notion de « génération d’immigrés » est sans doute ailleurs : d’une part elle cantonne des groupes entiers de la population à une identité ethnique ou culturelle. Or, comme l’évoquait déjà Gérard Noiriel dans Le Creuset français, « deuxième génération » peut tout autant se comprendre dans son sens ethnique ou racial qu’en tant que référent de classe sociale : ainsi, les « deuxièmes générations » d’immigrés polonais, portugais, espagnols, algériens dans l’histoire constituent des deuxièmes générations dans leur origine nationale mais aussi, très souvent, dans leur appartenance à la classe ouvrière.

Enfin, et c’est de loin le plus important, l’invocation de cette deuxième (ou troisième !) génération d’immigrés constitue souvent un stratagème rhétorique dont le but délibéré -ou l’effet induit, selon que l’on utilise cette expression consciemment ou qu’on soit « parlé par elle »- est de suggérer que des personnes bien françaises sont reléguées à une identité d’allogène. Il y a là une pratique fort ancienne, et dont la France n’a bien sûr pas l’apanage. Mais depuis 2002 et surtout 2007, cette relégation s’est presque complètement banalisée. Elle est validée par le discours politique dominant à droite, notamment lorsque M. Sarkozy, lors de son discours de Grenoble (30 juillet 2010), pointe du doigt le problème des Roms fraîchement débarqués de Roumanie ou d’ailleurs lorsque des violences éclatent à Saint Aignan (Loir-et-Cher) entre des gendarmes et des gens du voyage sédentarisés, qui sont bien sûr des personnes tout à fait françaises. Elle est validée par ceux, comme M. Finkielkraut, qui clament que l’immigration ne cesse d’augmenter, lors même que depuis plus de 20 ans on a affaire à une stabilisation des flux migratoires. En avançant qu’en France, l’« immigration est de plus en plus massive » (lors d’une intervention de quatre minutes au centre de civilisation française de l'université de Varsovie, le 27 juin 2011), M. Finkielkraut ne peut qu’amalgamer descendants d’immigrés et immigrés eux-mêmes. Lui comme d’autres sont coutumiers du fait : ainsi, dans une sortie sur le « racisme anti-blanc », il déplore qu’« aujourd’hui, un certain nombre d’immigrés se recomposent une identité dans une haine des juifs et de la France, une haine judéophobe et francophobe » (Le Monde, 25 mars 2005). Pour « immigrés », il fallait lire « personnes françaises d’origine étrangère ». « Judéophobe » chez M. Finkielkraut comme « arabo-musulman » chez M. Darcos ont pour but d’impressionner la galerie, en appliquant un vernis pseudo-scientifique à l’expression de préjugés somme toute banals. En effet, ces sorties ne sont que la version respectable des discours indignés qu’on entend dans les cafés de France et de Navarre, et qui pointent le comportement des « Arabes », ou les mœurs décidément différentes des « Maghrébins ». Elles consolident ces stéréotypes et ces amalgames en leur conférant une aura de respectabilité. Que M. Finkielkraut ne soit guère lu par la France d’en bas ne change rien à l’affaire : son omniprésence médiatique (et son influence avérée sur M. Sarkozy) confortent l’idéologie dominante qui, elle, pèse d’un poids considérable sur la perception de problèmes sociaux, économiques ou politiques qui se métamorphosent en problèmes raciaux, culturels, voire religieux.

Olivier Esteves (Université lille 3)

Illustration : "D'ailleurs nous sommes d'ici_Bordeaux-28-mai-2011" par J.Saintier (http://www.phototheque.org)