Persuadés rapidement, en se fiant aux apparences et aux verdicts de pseudo savants n’ayant réalisé aucune enquête digne de ce nom, les ministres de l’intérieur de gauche ont été les fers de lance de la lutte contre le FN, mais en donnant raison à celui-ci... Ils ont même souvent aggravé les problèmes par des mesures de plus en plus répressives, jusqu’à la situation actuelle (communautarisme, stigmatisation de certaines catégories, argent dépensé pour la répression plutôt que pour la prévention, xénophobie d’Etat, flicage généralisé, etc.). Le but était de « récupérer » les électeurs égarés en montrant qu’on prêtait attention aux soi-disant « vrais problèmes ». Ce faisant, ils ont accrédité l’idée que Jean-Marie Le Pen avait bien eu raison de « soulever le lièvre », avec une présomption de clairvoyance supérieure qui lui fut maladroitement attribuée au passage, et entretenu les votes en sa faveur.

Faut-il insister sur le fait que ce diagnostic, bien que largement partagé, étant erroné, il n’est pas surprenant que les mesures prises par les ministres de l’intérieur de gauche comme de droite ces trente dernières années n’aient pas fait baisser les votes Le Pen ? Doit-on rappeler qu’en adoptant le discours du leader du FN (lepénisation des esprits des élites), ils ont capitulé idéologiquement et ouvert le chemin à des politiques plus répressives et xénophobes, mais à l’efficacité limitée ? En réalité, les électeurs qui ont choisi Le Pen se sont servi de ce bulletin pour exprimer tout autre chose qu’un rejet des immigrés ou une peur de la délinquance. Ces votes ont des significations différentes qui n’ont le plus souvent rien de politique. Il ne faut surtout pas, si l’on veut les comprendre, se contenter des déclarations que les électeurs énoncent pour se justifier (cf. Jacques Le Bohec, Sociologie du phénomène Le Pen, La Découverte, coll. Repères, 2005).

Certes, on attend d’un ministre de l’intérieur, fut-il de gauche, une certaine efficacité policière et gendarmique pour assurer la paix civile sur tout le territoire. Sachant que la diminution des crimes peut avoir d’autres causes que l’activité professionnelle des forces de l’ordre. Mais en étant soumis à la RGPP et à la réduction des effectifs, en entretenant une fossé entre les forces de l’ordre et les citoyens, en organisant des opérations de communication, en validant le diagnostic alarmiste justifiant la répression et la peur, en oubliant les causes socio-économiques des faits délictueux et criminels, en associant délinquance et immigration avec la complicité de quelques idiots utiles, les ministres de l’intérieur successifs ne se sont pas donnés les moyens véritables pour exercer leurs fonctions de façon raisonnée et efficiente.
Malheureusement, M. Valls n’a pas le profil pour changer cette politique, lui qui tenait des propos racistes lors d’une brocante dans sa bonne ville d’Evry (Direct8, juin 2009). Ses positions le placent tellement à droite que Martine Aubry l’a invité à quitter le PS en juillet 2009 et qu’il a été sollicité par N. Sarkozy pour faire partie du gouvernement Fillon. Certes, il est au parti socialiste et il est né à Barcelone en 1962, mais cela lui donne-t-il un quitus humaniste pour autant ? Malgré sa naturalisation en 1982, son origine sociale est privilégiée, venant de la bourgeoisie intellectuelle et artiste ; il n’a pas le parcours autodidactique d’un immigré venant des classes populaires (y en a-t-il d’ailleurs beaucoup au PS ?). Il en ressort avec une faible empathie avec ces populations et il a longtemps évolué dans les cercles réformistes de son parti (rocardien, royaliste) : ne se qualifie-t-il pas de « blairiste » ? En phase avec cette origine sociale supérieure, il prône la responsabilité individuelle et vilipende ce qu’il appelle l’assistanat, c’est-à-dire l’aide aux plus pauvres, valeurs typiques du « chacun pour soi et Dieu pour tous ». Il veut même « concilier la gauche avec la pensée libérale ». Du coup, il est favorable à la TVA sociale, à l’allongement de la durée de cotisation pour les retraites, au contrôle de la Commission européenne sur le budget de l’Etat, toutes choses qui conduisent à dégrader les conditions de vie des classes populaires. Il est favorable aux OGM, aux quotas d’immigrés, à l’armement des polices municipales, à la révision de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’Etat, opposé à la légalisation du cannabis et à la régularisation collective des sans-papiers.
Il est également doté de la souplesse d’échine qui sied à tout cacique socialiste : après avoir milité pour le rejet du Traité constitutionnel européen en 1995, il va faire la campagne du « oui » par discipline de parti. Malgré son visage de jeune premier qui l’a conduit à la direction de la communication du candidat Hollande, son habitus le fait apparaître comme intransigeant, sur la défensive, peu abordable, du moins sur certains sujets. M. Valls présentait incontestablement des caractéristiques personnelles qui favorisaient sa nomination place Beauvau, en tant que « premier flic de France ». Il n’y a donc pas lieu de s’étonner qu’il fasse ce qu’il est programmé à faire à ce poste, même s’il s’agit de répéter les sempiternelles mêmes erreurs basées sur la conviction injustifiée, chez les leaders politiques, que les électeurs des Le Pen votent par adhésion à leurs discours, pourtant à géométrie variable, ce qui devrait leur mettre la puce à l’oreille.

Tout se passe comme s’il y avait une sorte de tropisme ministériel : le costume de ministre de l’économie est fourni avec un oursin dans la poche, celui de l’agriculture ne peut pas ne pas défendre les intérêts des gros agriculteurs. Celui de l’intérieur, par une sorte de « syndrome Cruchot », du nom du personnage de gendarme interprété par Louis de Funès, est fatalement adepte de la répression. Il vient par exemple d’annoncer la création de soixante « zones de sécurité prioritaire » qui a pour surtout pour conséquence de renforcer la ségrégation spatiale et la stigmatisation des habitants de ces quartiers et de ces communes. Un charter de Roms a décollé de Lyon. Bref, sur ce point essentiel, il n’y a aucun changement en profondeur. Mais pour qu’il y en ait un, il faudrait une révolution intellectuelle qui a fort peu de chances d’advenir tellement nos gouvernants, ignorants des connaissances pointues en sociologie politique, sont persuadés d’avoir raison. Sans doute croient-ils, ces apprentis sorciers, que les votes Le Pen seraient encore plus haut s’ils ne faisaient pas ce genre de politique...

Jacques Le Bohec

Illustration : leberry.fr