En effet selon la stratégie simpliste développée : « plus de voleurs = plus de gendarmes », la gendarmerie a vu donc son quota « d’étoiles » augmenter substantiellement. Il en a d’ailleurs été de même pour la police pour laquelle la hiérarchie sommitale s’octroyait plusieurs grades supplémentaires alors que le corps des commissaires était en déflation. A cet égard, Il est amusant - ou consternant selon l’humeur - de constater que les épaulettes de la police se sont ornées de « clous » ressemblant étrangement aux étoiles des gendarmes. En conséquence, selon le syndrome de la célèbre armée mexicaine, aujourd’hui dans les états-majors des deux forces de sécurité intérieure placées sous les mêmes lambris du Ministère de l’intérieur, les clous et les étoiles se bousculent alimentés par des primes substantielles devant faire la démonstration de l’excellence de ces galonnés, désignés comme « l’élite ».

Si l’on ne sait quels combats ces généraux ont gagnés à part ceux des intrigues carriéristes, les parcours sont en tout état de cause bien éloignés de la sublime épopée réalisée par notre dernier maréchal de France, le Maréchal Leclerc. D’ailleurs, on peut se demander quand et quel sera le premier postulant à demander la consécration suprême des sept étoiles ! Autre temps, autre mœurs, il fut une époque où les généraux refusaient les avancements et éloges qu’ils ne jugeaient pas digne de recevoir. Ainsi le général de brigade Charles De Gaulle avait-il refusé de porter plus de deux étoiles… Alors, c’est vrai, lorsque nous apercevons des manches très, voire trop garnies, il est possible de considérer ces vanités comme risibles. En revanche, il est beaucoup plus insupportable de maltraiter la mission de sécurité intérieure comme l’a fait récemment le général quatre étoiles Bertrand Soubelet présenté comme le numéro trois de la gendarmerie.
Lors de son audition par une commission parlementaire de « lutte contre l’insécurité », ce valeureux général n’a pas craint de porter une charge sévère contre ce que l’on nomme d’un terme générique « la justice ». En effet, selon lui, la gendarmerie en général et notamment celle des Bouches-du-Rhône obtiendrait d’excellents résultats, mais ces efforts seraient anéantis par des magistrats du parquet et des juges qui n’auraient d’autres préoccupations que de relâcher ou de ne pas punir les méchants que la maréchaussée s’efforce de mettre à disposition de la justice : « 65% des cambrioleurs interpellés dans les Bouches-du-Rhône en novembre 2013 sont à nouveau dans la nature. Quand vous lâchez 65% de ceux qui se sont rendus coupables d'un certain nombre d'exactions, comment voulez-vous que les chiffres baissent ? » ou encore « Évidemment, l'insécurité et le sentiment d'insécurité ne cesseront d'augmenter tant que la réponse collective à la délinquance ne sera pas adaptée » ; et enfin : « Les auteurs d'atteintes aux biens (cambriolages, vols...), les plus importantes numériquement, bénéficient d'un traitement pénal qui leur permet de continuer à exercer leurs activités ». Ces accusations, si elles ne résistent pas aux faits, font cependant froid dans le dos sur le plan des principes.

En effet, ce général policier adopte la tactique du bouc-émissaire : si je ne parviens pas à de substantiels résultats dans ma mission de service public c’est en raison de moyens insuffisants et, par ces temps de disette budgétaire, c’est aussi la faute de l’autre. Evidemment, derrière ce paravent qui ne dissimule pas grand-chose, le général policier n’a dès lors plus qu’à attendre ce qui est plus confortable que de se remettre en question ou d’assumer des erreurs stratégiques que lui et ses collègues ont commises. Ainsi le général policier emboitant le pas de ces « maîtres » du moment ne mord pas au hasard. Il fait preuve de démagogie, ce qui est bon en interne, et trouve le bouc émissaire qui ne risque pas de l’atteindre, c’est commode et surtout sans danger ! Au-delà de cette pitoyable tactique, revenons en quelques instants aux principes, aux faits et à l’incompétence. Pour ce qui concerne les principes, dans sa mission de police judiciaire, le policier est sous l’autorité des magistrats du parquet, ce qui reste vrai pour ce généralissime à qui l’on n’a heureusement pas demandé de décider d’une politique pénale. Evidemment, il reste plus facile de construire des batteries de chiffres censés démontrer une activité policière que d’intégrer la réalité de la délinquance, s’interroger sur l’utilité de la peine, sa gestion et assurer l’indispensable mission de réinsertion. Le bagne de Cayenne ayant fermé ses portes le « cambrioleur » qui semble avoir remplacé le « vagabond » du XIXème siècle ne sera de toute façon pas condamné à perpétuité !

Le problème d’un policier dépendant d’un pouvoir exécutif qui piétine le pouvoir judiciaire, c’est simplement la remise en cause des fondements d’une démocratie. Allez encore un effort mon général ! Avec un peu de lobbying auprès du pouvoir législatif, nous pourrons brûler « l’esprit des lois » et enterrer définitivement Montesquieu. Les vrais professionnels, eux, ont en tout cas compris depuis longtemps que la sécurité doit se construire dans une chaîne dont les maillons sont forts et solidaires. Il ne peut y avoir de « guerre contre la délinquance », la sémantique guerrière occulte depuis trop longtemps que la mission de police est une mission de paix civile et non un combat contre des ennemis asociaux qu‘il suffirait d‘enfermer un temps. Dans la mission de paix civile, il ne faut pas réduire le métier de policier à sa plus simple expression au prétexte de popularité et de carriérisme. Concernant les faits, là encore notre généralissime ne dit pas toute la vérité. Au-delà des chiffres cités qui, depuis, ont été démentis par le ministre lui-même, ce qui n’est pas dit c’est que la force de sécurité dont la gendarmerie fait partie ne répond pas aux attentes voire aux besoins des citoyens. Au plan national, sur les millions de citoyens qui viennent se plaindre de faits délinquants dans les services, seules sont jugées quelques centaines de milliers d’affaires par an. Certes, les services de justice ne sont pas en mesure d’absorber cette masse d’affaires. Mais si l’on y regarde de plus près, on constate aussi que la majeure partie des plaignants sont laissés à leur triste sort au travers des taux d’élucidations très bas concernant notamment les atteintes aux biens, alors que pendant ce temps les forces de sécurité produisent leurs propres affaires au travers des « affaires révélées par les services » qui se comptent en centaines de milliers. La majeure partie de ces affaires traite des étrangers en situation irrégulière et de la prohibition des drogues. Les forces de sécurité, dont la gendarmerie, lorsque l’on demande du « chiffre », obéissent et produisent du chiffre. Mais le chiffre produit est très éloigné des vraies préoccupations de sécurité du citoyen.

Quant à l’incompétence du général, elle se manifeste aisément dans la morgue dont il fait preuve. Au lieu de chercher un bouc émissaire pour expliquer les béances du système de sécurité, pourquoi ne propose t-il pas des solutions pour régler la crise de la gendarmerie ? En effet, depuis 1986 et la crise calédonienne durant laquelle la gendarmerie a été particulièrement exposée, le cœur de l’Institution s’est senti trahi par la hiérarchie d’alors. Les effets de ce traumatisme se sont fait sentir lors de l’épisode des courriers de femmes de gendarme en 1989. Alors que les mesures d’alors n’ont pas réglé les nombreux problèmes, comme ceux par exemple des conditions de travail et d’une condition militaire difficilement ressentie par des sous-officiers lorgnant de plus en plus vers leurs collègues policiers, la crise a ressurgi en 2001. Au cours de celle-ci, plusieurs dizaines de milliers de gendarmes se sont mutinés. L’ampleur de la désobéissance exprimée en uniforme avec armes et véhicules de service, était telle que la hiérarchie et le pouvoir exécutif d’alors ont géré les évènements comme une crise sociale classique alors que nous étions dans un réel mouvement séditieux que les officiers généraux ne maîtrisait pas.

Aujourd’hui, qu’en est-il ? Est-ce que les nouveaux étoilés ont repris en main l’Institution ? Il serait hasardeux de l’affirmer d’autant que l’on peut observer les mêmes dérives dans la gestion des effectifs que pour sa consœur la police nationale, comme par exemple la priorisation des spécialistes face aux généralistes de la police du quotidien. Cette police de notables qui coûte plus cher que la force de sécurité civile n’hésite pas, par exemple, à faire voler des hélicoptères de surveillance sur Amiens pour une efficacité discutable en lieu et place des drones plus efficace et moins coûteux. Enfin, ce général fait l’aveu de sa méconnaissance de son cœur de métier, il affirme ainsi « que le sanctuaire rural n’existe plus » alors qu’il n’y a jamais eu de sanctuaire rural en matière de délinquance. S’il est vrai que durant la seconde partie du vingtième siècle, la ruralité a été épargnée par les infractions de masse, c’est grâce à l’exercice d’un meilleur contrôle social assuré par une population s’impliquant naturellement pour la sécurité collective. Aujourd’hui, à l’instar des zones urbaines, le contrôle social s’étiole vraisemblablement en raison d’une métamorphose du tissu rural habité désormais par une population d’anciens citadins moins enclins à s’investir dans une forme efficace de surveillance générale. Concernant cette évolution majeure visiblement non anticipée par notre généralissime, il est possible qu’elle remette en cause l’ancestral maillage du territoire par la gendarmerie. Dans cette perspective il semblerait donc plus opportun que les « étoiles » du moment se penchent davantage sur les fondements de leur métier plutôt que de se préoccuper de la politique pénale.

En conclusion s’il est vrai que la force de sécurité ne peut désobéir au pouvoir exécutif sous peine de perdre sa raison d’être, cela n’oblige pas sa hiérarchie à se contenter de se poser en thuriféraire. Au contraire, la hiérarchie des forces de sécurité devrait jouer pleinement son rôle de « conseiller technique » auprès du pouvoir au lieu de flatter les idéologies qui se succèdent au grès des alternances. En la circonstance, le général policier ne nous a pas fait la démonstration d’une grande capacité à analyser les vrais problèmes. En revanche, en raison da la mise en cause de sa hiérarchie judiciaire, il pourrait être légitime et pas inutile que cette même autorité judiciaire s’autorise à lui ôter son habilitation d’officier de police judiciaire puisque visiblement cet officier général a égaré son code de procédure pénale.

Serge SUPERSAC
Commandant de police honoraire de la police nationale.

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