Un guide, pour quoi faire ?

Avec une première partie consacrée à l’amélioration de la prévention, une seconde pour faciliter la prise en charge individuelle, une troisième pour développer l’accompagnement et une dernière pour améliorer les connaissances, le programme semblait tenir compte d’une approche globale des problèmes de santé des policiers. Malheureusement, le contenu allait s’avérer décevant ! Il s’agit en fait de « fiches réflexes » reprenant les textes de référence pour chaque domaine, les définitions des grands concepts ou expliquant le rôle des principaux organes intervenants, compilés dans une sorte d’inventaire à la Prévert ! On y trouve bien quelques informations intéressantes et quelques conseils judicieux mais qui sont noyés dans une masse d’informations (1) dont disposent déjà la plupart de ceux à qui cette documentation est en réalité destinée. Surtout, ce guide sur la santé des policiers ne parle pas de harcèlement moral, des horaires décalés, de la fatigue chronique, du stress ou de burn-out... Mieux, ce guide sur la sécurité des policiers ne parle pas des blessures en service, des facteurs de risques, de la façon de les prévenir, etc... Il évoque bien les suicides mais uniquement au travers de quelques éléments révélés sur les résultats des dernières études (ce qui est déjà bien !) mais rien sur les signes avant-coureurs ou sur le processus qui peut conduire au passage à l’acte. Pire, il limite le rôle des psychologues du Service de Soutien Psychologique Opérationnel « aux policiers confrontés à des situations potentiellement traumatisantes... (2) » !!! Quid des fonctionnaires qui rencontrent des difficultés d’ordre personnelles, des difficultés relationnelles dans leur travail ? Il est également indiqué que les psychologues interviennent régulièrement dans les services par des séances d’information préventive... On aimerait savoir où et quand exactement !?!?
Par contre, le guide ne manque par de faire l’éloge des Pôles vigilance suicide mis au début de l'année conformément aux recommandations de l’étude de l’INSERM menée en 2010 qui soulignait le manque de coordination des professions médico-sociales : « L’approche pluridisciplinaires précoce est un atout supplémentaire pour réduire la mortalité par suicide des policiers. » Mais les auteurs de ce guide ne s’interrogent pas sur le fait que cette « approche pluridisciplinaire précoce » est un échec patent puisqu’il n’y a malheureusement jamais eu autant de suicides dans la police que depuis leur mise en place !!!

L’utilité de ce document pourrait résider dans la liste des formations offertes aux personnels de police afin de s’informer sur les RPS et de se former à la lutte contre le stress (3) ou encore dans l’énumération d’initiatives locales comme « l’aide aux pairs » en Suisse ou les « policiers de ressources et de soutien » au Canada (4). Heureusement, il offre un peu plus à ceux qui s’intéressent au sujet puisqu’il répond par exemple à la question « Quelle posture managériale adopter face à un acte suicidaire ? » (5) ou encore à celle-ci très spécialisée « Comment réaliser les enquêtes environnementales ? » (6)... Il revient, également sur les conclusions de l'étude de l'INSERM comme nous venons de le voir, mais il revient aussi sur les principales recommandations du rapport d’audit des Inspections Générales sur la prévention du suicide publiée en janvier 2013 (7). La première étude s’appuyait sur des autopsies psychologiques pratiquées autour de 39 suicides qui avaient eu lieu en 2008 et constatait que le risque de suicide chez les policiers était supérieur de 36 % à celui de la population générale et recommandait, entre autre, d’encourager la demande d’aide en banalisant l’accès aux structures de prise en charge, ce qui est encore loin d’être le cas... La deuxième étude, qui devait s’assurer de la fiabilité et de la pertinence du dispositif de prévention des risques suicidaires pour les personnels de la police et de la gendarmerie et des moyens de l’améliorer, constatait que les structures existaient mais qu’elles manquaient de clarté et de coordination.
Malheureusement, il se contente encore une fois de reprendre les conclusions de ces deux études en les listant mais sans jamais dire où en est la police dans la mise en œuvre des recommandations faites !

La police devrait aller voir ailleurs

Les auteurs de ce guide auraient mieux fait de s’inspirer de ce qui se fait dans le privé. L’Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d’Industrie par exemple, publie un guide de 114 pages intitulé Santé et sécurité au travail dans les PME/PMI. On y trouve, non seulement tous les risques auxquels peuvent être exposé les employés mais aussi la façon de préparer l’évaluation de ces risques, leur identification, leur classification et les actions de préventions proposées. Viennent ensuite le management de la santé, les facteurs humains et organisationnels, des exemples de règlements intérieurs, de plans de prévention etc. On a là un guide quasi exhaustif, utile aussi bien pour les dirigeants que pour les salariés, qui envisage la politique de santé et sécurité au travail dans sa globalité et non comme un domaine réservé aux professionnels de santé et aux managers.
De même, l’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ANACT) publie de nombreux guides sur la santé et la sécurité au travail adapté à différentes professions (8). Il existe aussi des fiches plus généralistes et très pratiques disponibles en ligne qui dispensent les informations nécessaires sur les RPS, les facteurs de risque, les niveaux de prévention, les actions et les solutions, etc. Avec un but affiché : « alerter sur le rôle des acteurs et les conditions nécessaires à la réussite d’une démarche de prévention »... Si l’architecture semble identique à celle du guide de la police nationale, le contenu en est bien plus conséquent et pertinent : des informations claires et précises sur les acteurs, une démarche globale et par étapes, des outils, des méthodes, des indicateurs, bref, un vrai guide utile avec des conseils pratiques pour les employeurs comme pour les employés.

Ces exemples ne sont pas les seuls mais pourquoi la police ne s’en inspire pas ? Pourquoi ne prend-elle pas exemple sur de grandes entreprises comme France Télécom – Orange qui a pris des mesures importantes de réorganisation depuis quelques années suites à une vague de suicides et à des plaintes récurrentes sur la dégradation des conditions de travail de ses personnels ? La revue Travail et changement rendait compte en juin 2011 des progrès réalisés dans l’entreprise en collaboration avec l’ANACT et soulignait l’importance de l’analyse apportée par l'agence, de l’aveu même d’une syndicaliste : « Sa qualité d’organisme extérieur a été déterminante... C’était un œil neuf, un regard critique, qui trouvait écho auprès de la direction et des employés. » Un peu plus loin, un autre soulignait le rôle de médiateur de l’agence : « Les situations d’échanges existent entre organisation syndicales et direction mais nous avons connu des périodes de grandes tensions, voire de blocages. L’ANACT a été un facilitateur de discussion. Nous avons abordé d’une manière différente les fondamentaux du métier... » (9).

La police devrait s’ouvrir sur le monde extérieur

Mise à part l’étude de l’INSERM et une étude en cours par un doctorant de l’université de Toulouse (10), la police n’a jamais consenti à être observée durablement par des chercheurs pour en tirer les conclusions sur les conditions de travail et d’exercice de ses fonctionnaires. C’est pourtant l’une des recommandations faite par l’Inspection Générale lors du dernier audit sur la prévention des suicides dans la police en 2013 : « Engager des recherches associant des universitaires sur l’impact des métiers de la sécurité intérieure sur la santé et le bien être au travail. La mission insiste sur le développement des recherches dans les domaines de la prévention. » (11)
La police est malade. Quand un corps est malade, il doit se laisser examiner s'il veut espérer guérir. Car les différents remèdes expérimentés jusqu’alors par l’administration n’ont eu que peu d’effet. Il est temps pour la police de s’ouvrir sur le monde extérieur et de laisser toutes les bonnes volontés se pencher sur son cas pour parvenir enfin à trouver le remède qui la remettra définitivement d’aplomb et lui assurera un avenir plus serein. Il ne s’agit pas seulement d’une institution valétudinaire. Il s’agit avant tout d’hommes et de femmes qui attendent plus que la production d’audits, de rapports et de guides pratiquement vides et sans lendemain, lancés par une haute hiérarchie complètement dépassée, incapable d'enrayer l'hécatombe provoquée dans les rangs de la police par les suicides. Si la tête ne prend pas les décisions qui s'imposent afin de sortir le corps de ce mauvais pas, le corps y pourvoira !!!

Louis Martin du Gard, Officier de police

Précédentes publications sur ce site :
- "Le suicide dans la police : pour des intervenants de proximité" (6 novembre 2014).


Références :

(1) Y figurent les coordonnées des médecins de prévention, des médecins référents, des psychologues classés par région et par département, etc.
(2) Fiche 13 page 35.
(3) Fiche 24, page 61.
(4) Fiche 30-6, page 85.
(5) Fiche 26, page 67.
(6) Sous-entendu : « après le suicide d'un fonctionnaire ».
(7) Rapport d'audit sur la prévention du suicide chez les personnels des forces de sécurité intérieur, remis en janvier 2013.
(8) Guide pour la prévention des risques des métiers de la propreté, guide de prévention des risques pour les métiers du secteur de la petite enfance, guide de prévention des risques dans les métiers de l’industrie nautique, etc.
(9) Travail et changement, revue de la qualité au travail, hors série juin 2011 : France Télécom – Orange : un pas vers l’amélioration des conditions de travail. Page 6.
(10) Étude de Mathieu Molines, doctorant au Centre de Recherche et de Management de l'Université de Toulouse Capitole 1, sur le management et le stress au travail dans la police nationale, étude réalisée en 2013. http://www.alliancepn.fr/actualites/thema/le-blues-des-policiers/etude-sur-le-management-et-le-stress-au-travail/
(11) Point n°7 de la fiche 7, page 74.

Illustration : lesmusesdunet.joueb.com