Grâce à cette continuité on allait enfin rompre avec la tradition des alternances depuis 1981 entre politique de « prévention » et politique de « répression ». Effectivement il était fort dommageable depuis tout ce temps, à chaque nouveau changement, de systématiquement balayer ce qui venait d’être fait pour fabriquer à nouveau dans la précipitation de nouveaux concepts marquant le changement. La seule concession dans cette nouvelle ligne directrice était de faire apparaître un volet social pour différencier cette politique de gauche de la précédente politique de sécurité.

Dans ce schéma de reconquête, qui démontre que l’on utilise toujours les coups de mentons et la même sémantique guerrière, la ville de Marseille devait tenir une place déterminante pour démontrer que ce gouvernement savait gérer la sécurité du pays. D’ailleurs on s’est employé à cela en nommant un préfet de police à Marseille qui avait pour mission de mettre sur pied un plan de bataille que l’on va nommer « l’approche globale ». Sur le papier des états majors, tout se présentait sous les meilleures auspices, les chefs de police depuis Charles Pasqua adorent les Ministres qui claquent les talons et haussent le menton car, ainsi mis en valeur, ils se positionnent en chefs de l’armée intérieure. De plus, dans une stratégie de recours à la force si les résultats ne sont pas conformes aux attentes, il ne pourra s’agir que d’un problème de moyens et non de compétences.

Hélas, rapidement, entre la mise en place des dispositifs et la surveillance acharnée des indicateurs de performance, la mécanique des résultats marseillais a eu des ratés de sorte que la belle démonstration tardait à voir le jour. Bien sûr aujourd’hui, on sait qu’un des problèmes de cette politique de sécurité c’est de s’être fondée sur une mauvaise stratégie initiée en 2002. En effet, s’il était de bon ton de mener une continuité dans la politique de sécurité encore fallait-il que ce soit une continuité fondée sur une bonne vision stratégique ce qui n’est manifestement pas le cas. Le deuxième problème de cette politique de sécurité est la propagande masquée en communication auprès de l’opinion publique. En effet se tromper de stratégie est une chose, mais s’entêter et dissimuler la réalité en est une autre qui engage davantage encore la responsabilité du décideur !

Mais comment en sommes nous arrivés là ?

En 2002, l’inattendu second tour de la présidentielle a précipité les choses, le choc politique radicalise les postures. Le nouveau ministre de l’intérieur aux grandes ambitions parvient en quelques mois à modifier la pratique policière qui passe désormais sous les fourches caudines de la productivité. Ce faisant, le policier abandonne peu à peu son travail proactif pour devenir exclusivement réactif. Le chiffre produit par les policiers devient alors le seul instrument de mesure de l’efficacité policière. La faiblesse du raisonnement est criante, pourtant entre mauvais indicateurs de performance et tripatouillage des chiffres il a tenu jusqu’en 2012. Rappelons au passage que le criminologue américanophile, qui convenait au « bling bling » du moment, avait à la tête de l’observatoire national de la délinquance fait apparaître le nombre de garde à vues comme indicateur de performance du travail policier. De même, il était à la manœuvre concernant le « taux d’élucidation » et autres tares du système de comptage qu’il a fallu abandonner plus tard. Toutes ces F.B.I. (fausses bonnes idées) n’ont pourtant pas alerté sur la qualité d’analyse du criminologue qui, après les attentats de Janvier 2015, a convenu qu’il fallait mieux gérer le renseignement de proximité alors qu’il a en 2008 été l’un des promoteurs de la D.G.S.I. actuelle qui se voulait être le F.B.I. à la Française.

Ainsi malgré les failles béantes du système, comme il n’est apparemment pas possible pour un expert d’avouer les limites de son « savoir », en 2012 la stratégie d’ensemble ne s’est pas modifiée d’autant qu’un nouveau ministre de l’intérieur aux grandes ambitions est arrivé. Si les concepts ne changent pas, les appellations, elles, évoluent. Ainsi les ZSP (zones de sécurité prioritaire), façonnées sur les « hot spots » américains, voient le jour de même qu’un dispositif spécifique à Marseille. Mais les faits sont « têtus » et malgré les moyens supplémentaires accordés à la police Marseillaise, la situation globale n’a pas grandement évoluée.

Pourtant, les services de communication n’ont pas chômé, à grand renfort de reportages divers et variés on apercevait une police marseillaise affairée sur un dispositif en cinq phases inspiré du travail des militaires de l’OTAN intervenant sur des zones de guerre civile. Lors de l’un de ses fréquents passages à Marseille, le 30 Septembre 2013, le Ministre de l’Intérieur déclarait :

« l’approche globale mise en place à Marseille est un exemple marquant. Cet effort de coordination sans précédent entre l’investigation, le renseignement, les forces de sécurisation permet de démanteler les trafics et de rétablir l’ordre républicain dans les quartiers sensibles… ».



« Cette stratégie de territorialisation vaut également en matière de lutte contre la drogue. Le 14 août 2013 j’ai eu l’occasion de féliciter les enquêteurs …. qui ont démantelé un trafic de stupéfiants très important à la cité de la Castellane. 23 trafiquants ont été interpellés et 1.3 millions d’euros saisis. Je souhaite que cette affaire fasse école à la direction centrale de la police judiciaire ».

Un peu plus tard pourtant, en décembre 2013, un premier rapport d’étude rendu au préfet de police tente de relativiser la portée de l’approche globale et suggère une évolution stratégique. Au début de l’année 2015 une seconde étude menée sur le sujet donne des indications très éloignées de l’emphase du discours politique. Rien n’y fait, il faut persister et l’ancien ministre devenu premier ministre revient à Marseille le 9 février 2015 pour enfin faire la démonstration de l’efficacité de sa politique. Or c’est le jour de cette visite que des tirs nourris sont entendus à la Castellane, semant la panique autant pour les habitants que pour les autorités de police qui préparaient cette visite officielle. Pourtant contre toute attente et malgré l’évidence, la conférence de presse se déroule avec pour démonstration que c’est grâce au bon travail policier que les trafiquants probablement rendus nerveux s’exercent au tir sur la voie publique ! Enfin pour bien étayer la thèse, comme à l’accoutumée une litanie de chiffres sont donnés avec des pourcentages de baisse « spectaculaire » concernant les faits constatés.

« baisse des vols à main armée de 30% en deux ans, une diminution des violences physiques contre les personnes de 20%, et des saisies records de stupéfiants et d'armes ».

Malheureusement, comme à chaque fois, tous les chiffres ne sont pas donnés et les « bons chiffres » ne sont pas non plus expliquées. Effectivement les chiffres de baisse sont donnés par rapport aux faits constatés qui sont une réalité déformée puisque nombre de victimes ne se présentent pas dans les services pour déposer plainte. Parmi les chiffres qui ne sont pas donnés :

Dans les Bouches-du-Rhône, pour 2014 curieusement, pendant que les vols avec violences baissent, les vols sans violence augmentent. Il est par ailleurs probable que la gendarmerie souffre d’un déplacement de la délinquance sur sa zone de compétence puisqu’à contrario ses chiffres sont moins flatteurs. Rien n’explique non plus que les violences sexuelles augmentent de manière substantielle.

Concernant les affaires révélées par les services, c’est-à-dire les priorités données par les États-majors, on compte une augmentation d’affaires en matière de stupéfiants qui accompagne une baisse d’affaires en matière de législation sur les étrangers et de législation sur le travail. En matière de stupéfiants, contrairement à ce qui est affirmé, on touche moins les trafics que les usagers :

« En 2014, pour les trafics et revente c’est 461 personnes alors que pour l’usage c’est 6 864 personnes concernées ».

En somme, si en septembre 2013 on proclame avoir réalisé une importante affaire en matière de stupéfiants on peut percevoir qu’un peu plus d’une année plus tard la situation semble inchangée à la Castellane, si ce n’est l’assurance avec laquelle les délinquants font usage de la force. Voulaient ils à leur manière saluer la visite ministérielle ou au contraire ne voulaient ils pas déranger leur agenda au prétexte de cette visite ? En tout état de cause ils ont mis en lumière les limites d’une politique de sécurité.

Mais ce qu’il faudra retenir de tous ces chiffres, c’est à coup sûr le nota bene placé en dessous des tableaux statistiques de l’ONDRP :

« En 2014, d'après l'ONDRP, un certain nombre d'index d'infractions ont été enregistrés dans des conditions différentes de celles des années précédentes … Pour ces index, les changements d'outil de collecte et de pratiques de saisie en zone police en 2014 peuvent avoir provoqué de très fortes variations. En conséquence, dans l'attente de travaux complémentaires sur ces ruptures de continuité statistique présumées, l'Observatoire considère qu'une grande partie des comparaisons de faits constatés par la police nationale entre 2014 et les années précédentes, ne doivent pas être présentées comme des tendances. La situation qu'on connaît déjà depuis 2012 en zone gendarmerie s'étend donc désormais à la zone police. Le souhait de l'Observatoire d'assurer une diffusion des données détaillées par départements en toute transparence demande donc de la part des utilisateurs de ces données une grande attention et une grande rigueur. Présenter une variation pour laquelle il existe, dans un ou plusieurs documents publics, l'expression argumentée d'une forte suspicion de rupture de continuité statistique, sans en faire état, peut être légitimement considéré comme une tromperie ».

On peut donc prétendre que si les chercheurs ne peuvent pas s’approprier les statistiques actuelles pour tenter une analyse, il n’en est pas de même pour le pouvoir exécutif qui utilise certaines « fortes variations » pour porter crédit à son action.

Enfin, au-delà de la « tromperie » évoquée par l’observatoire lui-même, il est d’autres chiffres qui devraient être observés comme ceux de l’activité policière qui fait état en 2012 d’une charge de travail dans les locaux de police évaluée à plus de 41 % qui débouche sur un modique taux de présence de voie publique à 4.79 %. De plus il semble que l’absentéisme Marseillais substantiel et récurrent peut indiquer une certaine souffrance au travail qu’il serait judicieux d’analyser. Si ces chiffres soigneusement cachés démontrent eux aussi la limite des choix stratégiques actuels, peut on en conclure que La préoccupation de communication officielle ne serait que propagande ?

Serge Supersac
Ancien Commandant de police