Venue du fond des temps la violence l’a bercé, enveloppé de son châle mortel, ouvert son chemin d’erre..

Il ne suffit pas de l’injonction : la violence paternelle a monté brique à brique les cadres de son berceau, ses vêtures, la conjugaison de ses alphabets.

« Crache ton père !» est, à coup sûr, la solution, aujourd’hui, de te débarrasser de ces oripeaux, de voir un peu de ciel bleu au travers de ta prison.

La liste est longue, elle nous prendra quasiment trois heures sur les huit et demie où nous sommes restés dans nos fauteuils de cuir noir, là-haut sur l’estrade, à peine entamées par les délibérations qui eurent lieu dans un local glacé et bien étroit.

Les faits se développent sur six mois, pas moins de quinze qualifications dont deux de vol avec un complice, le reste n’est que violences, outrages, ou vols et tentatives.

Le complice, libre à la barre, sa première et seule affaire, niera contre toute évidence sa participation au vol qui lui est reproché. Quelle douleur ! Sa mère et une de ses grandes sœurs sont là pour l’épauler. La mère en pleure, et c’est la fille qui explique. Il finit son lycée ; à côté une fratrie qui met en évidence ses réussites socioprofessionnelles, à bac + 4 si ce n’est +5. Lui, le dernier « a mal fréquenté ». On n’est pas loin de « la honte de la famille », qu’il repousse tant qu’il peut, s’empêtrant dans des propos contradictoires qui lui sont renvoyés et par les juges et par le Parquet. Le regard s’éteint au fur et à mesure du questionnement, il ne sait plus où et qui regarder !

Le développement du procès est commun : on passe d’un dossier à l’autre, s’attachant d’abord aux faits puis à la personnalité, comme l’on dit.

Lui reconnait tous les faits, certes avec quelques tergiversations quant à une tentative de cambriolage, vite abandonnées.

Se développe devant nous l’image d’un adolescent qui, de seize ans et demi à dix sept ans, va exploser les cadres de l’autorité. La conscience qu’il en a est dite avec une lucidité aiguisée : « comment je dois faire pour faire autrement ? » demande-t-il au Tribunal. La mère est absente ici. Le père sort à peine d’incarcération, motivée par des violences répétées sur ses enfants, lui et une sœur, aînée, violences liées, semble-t-il, à de l’alcoolisme. L’ambivalence de la mère est expliquée par le fait que son époux, lorsqu’il n’est pas alcoolisé est de compagnie agréable.

Le jeune est dit « épileptique ». La scolarité s’est arrêtée au milieu du collège, trop d’absentéisme, et il ne peut être domicilié chez ses parents ; nœud gordien.

A cause de ses frasques, il subit une période d’incarcération. A sa sortie douze demandes de placement sont faites par l’éducateur de la P.J.J., toutes infructueuses : il ne lui reste plus qu’à le renvoyer au domicile, surtout là où il ne doit pas aller. Domicile ? Source de son mal être, de ses tortures intérieures, de ses démons qui le rongent. « Faire autrement » demande-t-il. On l’aide, puissamment !..

Lui-même nomme son « agressivité » impulsive : tout ce qui ressemble à l’uniforme est copieusement insulté, gestes à l’appui. Il va même se mêler de choses pour lesquelles il n’a aucune raison d’intervenir et le voilà qui insulte à nouveau, se rebelle.

Lors de l’exposé de l’éducateur de la P.J.J. il semble ailleurs ; il regarde par terre devant lui, ne relevant pas la tête un seul instant. Les conclusions de l’exposé est que le jeune ne fonctionne correctement que dans des cadres institutionnels très contraints, la prison ! Il a eu une violente altercation avec des responsables dans un foyer, c’est dire. Dans le dossier rien n’apparaît en ce qui concerne des expertises psychologiques et ou psychiatriques. Les suivis psychologiques à la prison sont pour lui « des lieux de paroles », intermittents, trop irréguliers.

Le Parquet demandera essentiellement des sursis mise à l’épreuve avec des obligations de soins. Son avocat plaidera une sorte de « suicide social » dont il faut le sortir.

Et brutalement j’écrivis sur mon petit carnet rouge : « cracher le père », une évidence. Cette violence subie avait créé une violence intérieure, enfouie, indicible, meurtrière à l’égard de l’adulte qui avait quasiment violé l’enfant. Elle était là et hurlait au travers de ses gestes et de ses cris. Impossible à comparer avec la violence originelle, trop de culpabilité à porter alors, d’autant qu’avec la mère l’enfant n’avait pas d’alliée. Où et comment fixer son attache ?

Cette prise de conscience, me voilà la tenir silencieuse : que pouvais-je dire là, dans cette salle ? Oser ? On n’est pas expert, assis sur ces fauteuils, et elles manquaient, ces expertises ! On parla de « gâchis » quant à ses attitudes. Ce procès n’allait-il pas lui aussi être gâché par les non-dits d’une instruction qui n’était pas allée chercher une analyse, à défaut d’une réponse ? Cela a été regretté en délibéré.. et puis ?

La logique paraissait manifeste. Une crise de six mois, à l’orée de sa majorité, où se déchaîne une violence venue sans s’annoncer, qui l’emportait, le manipulait en quelque sorte. Violence apprise, et ici répétée, mortifère. « Faire autrement ? » était là : « cracher le père ». Ne plus être l’autre, ne plus être autre. Sortir de cette aliénation. Pourquoi ce processus n’avait-il pas été compris, travaillé, creusé, comme l’on arrache la mauvaise herbe pour que la bonne semence prenne?

« Cracher le père » me reste entre les mains. Et résonne toujours « comment je dois faire pour faire autrement ? ». La cruauté est dans ce « je » : le « il » des autres… le mien, donc.

Qu’est la parole d’un assesseur ? Que peut-elle être ? Que peut-elle s’autoriser à être ? A coup sûr elle ne compensera pas le dit de l’expert. Répéter, comme l’a fait le Parquet et que le délibéré suivra aussi, « obligation de soins » ne dédouane pas du manque de cette parole qu’il appartenait à l’instruction de mobiliser. A-t-on mal jugé ? Avec ce que le dossier nous donnait, ce que l’audience nous complétait, on est allé. « Leader positif » dans l’établissement pénitentiaire, disait le rapport de l’éducatrice dudit établissement. Amère consolation.

Pierre Chalier
Juge assesseur auprès du Tribunal Pour Enfants

Photo : justice.gouv.fr