Il y a environ un an, on reprenait sur ce site le communiqué d’alerte du CNLAPS (Comité national de liaison des acteurs de la prévention spécialisée), qui informait sur les menaces pesant sur des équipes de prévention spécialisée (et plus largement sur l’action éducative à destination de publics en situation d’inadaptation sociale) dans certains départements. Mais depuis et sauf exceptions, la situation n’a cessé de se dégrader. Après les Alpes-Maritimes, la Seine-Maritime et le Maine-et-Loire entre 2011 et 2013, ce fut le tour du Loiret et de l’Yonne en 2014, puis celui du Finistère et du Gard en 2015, puis très récemment celui des Pyrénées-Atlantiques, de la Drôme, des Yvelines ou de la Haute-Garonne (voir ici). Et sans doute en oublions-nous.

Les pressions ne sont pas seulement d’ordre budgétaire. Certes, la baisse drastique des financements de la prévention spécialisée est une réalité dans ces départements et pour certaines équipes elle n’est pas autre chose que le premier terme d’une mort probable. Mais la menace peut aussi prendre la forme de l’imposition de critères d’action qui limitent et même trahissent les pratiques éprouvées de l’accompagnement éducatif. Ainsi des tutelles peuvent-elles exiger que des équipes cessent leur intervention auprès de jeunes de plus de 16 ans, au prétexte que ces grands adolescents ne relèveraient plus de la protection de l’enfance. Ailleurs encore, des conseils départementaux se retirent et, au nom de la pénurie budgétaire qui affecte les collectivités locales, confient les actions de prévention aux métropoles qui bien souvent n’ont ni pensé ce transfert ni se savent quoi faire de ces professionnels qu’ils méconnaissent. Comme le signalait le communiqué du CNLAPS et comme en attestent les équipes éducatives concernées, les annonces de ces divers changements sont en outre souvent brutales, imposées sans concertation et sans un minimum de visibilité partagée pour l’avenir. Pourquoi est-ce préoccupant ? Parce que, répétons-le après tant d’autres, l’agir urgent ne saurait être la seule réponse aux questions d’insécurité, surtout lorsque celles-ci masquent aussi des problèmes de marginalisation ou des processus déviants individuels ou collectifs. N’en déplaise aux tenants de la riposte immédiate comme unique solution, les mécanismes de l’inadaptation – ou même, si l’on y tient, les « mécanismes du mal » – doivent être compris si l’on veut agir. Comme il ressort des auditions de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les moyens mis en œuvre par l’Etat pour lutter contre le terrorisme, même les familles des victimes des attentats du 13 novembre 2015 souhaitent saisir la fabrique de la radicalisation, ces processus individuels, familiaux ou sociaux qui conduisent certains jeunes individus à en assassiner des dizaines d’autres. Et si pour cela nous devons nous appuyer sur des études et des recherches, nous devons tout autant tirer parti de l’expertise et des savoir-faire des professionnels qui agissent quotidiennement depuis des années auprès des jeunes en difficulté – comme les éducateurs de prévention spécialisée. Rappelons d’ailleurs que ce sont notamment des associations du secteur éducatif, présentes dans certains quartiers, qui avaient les premières alerté sur des signes de radicalisation chez certains individus… dès les années 1990. Et qui avaient commencé à chercher des solutions pour empêcher ce phénomène ou son développement.

prevention_specialisee_j__ecris.pngChaque fois qu’un éducateur repère un signe de mal-être chez un jeune et y répond, chaque fois qu’il évite un désistement scolaire, une fugue, une grave mésentente familiale, un acte délinquant, un comportement déviant, une violence contre soi, une forme d’errance ou bien qu’il évite leur multiplication, l’éducateur pose des obstacles sur les chemins qui mènent vers la marginalisation. Comment dès lors persiste-t-on à ne pas vouloir admettre que l’investissement socio-éducatif d’aujourd’hui est une contribution aux régulations sociales de demain ? Souvent modestes, les éducateurs de prévention ne demandent pas grand-chose. A maxima de la reconnaissance et la transformation d’un métier aujourd’hui « facultatif » en une véritable mission de service public. A minima, que l’on cesse les coupes dans leurs budgets, que l’on arrête les injonctions qui les éloignent de leurs publics ou qui enserrent leurs pratiques dans de mesquins filets. En bref, ils demandent principalement qu’on les laisse faire leur métier !