On le connaissait historien, particulièrement spécialisé sur la protection de l’enfance. On le découvre tour à tour juriste, sociologue, géographe (on pense à sa fine description de la région de Pornic), politiste et parfois romancier (il se livre à quelques scénarios, présentés comme tels, face aux grandes incertitudes subsistant dans cette enquête). Car il fallait bien plus d’une compétence pour démontrer étape par étape ce qui se joua d’autre qu’un fait divers dans ce crime.
On n’est pas surpris, connaissant l’auteur, de la fine description des parcours d’enfants placés, des procédures judiciaires, des familles d’accueil, des équipes éducatives (voir ses précédents ouvrages ICI et ICI).
On découvre avec lui les enquêtes scientifiques, les questionnements médico-légaux en œuvre dans de telles procédures. Les relations police-justice, tant du côté du parquet que de l’instruction, le rôle de la défense, sont finement analysés et toujours incarnés. Les difficultés matérielles des Services de probation pénitentiaire, bien connues de nos rubriques, sont illustrées de la manière la plus cruelle : comment un service débordé doit-il nécessairement faire le tri entre des dossiers prioritaires et ceux qui ne le semblent pas (Tony Meilhon). En espérant tous les jours ne pas s’être trompé.
Mais tout cela ne fait pas d’un fait divers une affaire. Il ne manque que l’emballement médiatique et la frénésie politique. L’un suivant l’autre qui suit l’un… Presse écrite, locale et nationale, dans des interactions ici détaillées, alterne rigueur et précipitation et Jablonka reste mesuré à leur égard. Il l’est moins avec les chaînes d’informations en boucle dont on voit ici le funeste balai d’hélicoptères et de courses poursuites. Quant à l’analyse politique et l’instrumentalisation par Nicolas Sarkozy de l’émotion, ils rejoignent tellement d’autres épisodes relatés sur ce site que Jablonka devient de facto membre d’honneur de notre équipe éditoriale.
Au moment de la déferlante autour de cette affaire avouons que nous avions décroché, ad nauseam, et que nous n’en pouvions plus de la pauvre Laetitia. Notre compassion était marquée par la peur d’être instrumentalisé. On est donc entré dans ce livre avec une petite appréhension. Et c’est l’une des forces de ce livre que de montrer comment cette gamine n’a cessé de subir : des violences, des abandons, des placements, des relations sexuelles, un crime, et post mortem des journalistes et des politiques.
Les rares moments où elle exerce d’ailleurs librement ses choix –professionnels, affectifs et sexuels- nous procurent avec l’auteur de réels moments de répit. Car l’on ne peut lire ce livre comme un ouvrage universitaire, d’une rigueur froide et implacable. Jablonka parle de lui, et donc de nous, face à de tels faits. A chaque 4 ou 5 pages d’analyse, il glisse aussitôt de courtes références à sa femme, ses enfants, ses études, son milieu socioprofessionnel et même son origine religieuse. Lorsqu’il compare ses gouts d’adolescent (no comment : nous sommes passés par les mêmes références qu’il ose, lui, avouer) à ceux de Laetitia ce n’est pas pour parler de lui mais nous rapprocher de cette jeune dont il est comme nous tellement éloigné culturellement et socialement. Avouons deux faiblesses. Nous n’avons pu nous empêcher d’aller sur le net chercher les photos de Laetitia, de sa sœur, de son père, des assistants familiaux, de Meilhon. Et elles ont accompagné notre lecture car elles disent parfois tant. De la même manière, nous n’avons pu nous empêcher tout au long de notre lecture de remplacer Pornic par Chambon sur Lignon, Tony par Mathieu, Laetitia par Agnès, le SPIP par la PJJ, Sarkozy par …Sarkozy tant cette affaire nous semble proche d’une autre qui a reposé sur les mêmes rouages en 2011.
Espérons - était-ce son ambition ? - qu’un tel livre nous permette d’en tirer quelques enseignements.