Les problèmes ont débuté il y a fort longtemps quand la gauche de 1981 a découvert un syndicalisme policier très puissant réuni majoritairement dans une grande fédération. Ce syndicalisme qui faisait front à un management « féodal » était un syndicalisme de proposition. Il représentait un contrepouvoir indispensable à la mission de police qui par nature dérange les intérêts particuliers au service d’une règle édictée pour l’intérêt général.
Ce syndicalisme composé de militants aguerris préservait la démocratie des dérives récurrentes : utilisation des services de renseignement, etc. Il fallait donc fractionner cette force et la politiser. A force d’intrigues et de prébendes le démantèlement a commencé dans les années 90. Puis au fil du temps un « deal » a été passé entre l’administration et les nombreux syndicats catégoriels. L’administration du ministère de l’intérieur composée d’un pouvoir exécutif de passage et de hauts fonctionnaires accordait une marge de manœuvre dans les commissions paritaires aux syndicats et en échange elle se réservait le droit de diriger les réformes diverses et les orientations stratégiques de la mission de police.
Ce mauvais deal a été accepté par les multiples organisations syndicales qui avaient le souci de conserver un fort taux de syndicalisation. Celui-ci étant assuré de par ce que l’on a appelé la « cogestion » des carrières des policiers. Le policier s’il veut suivre une carrière selon ses vœux n’a d’autre choix que de se syndiquer. Dès lors le syndicalisme dans la police n’a jamais plus été qu’un syndicalisme catégoriel sans proposition et sans vision large du métier de policier. Il s’agissait juste de demander des points d’indice supplémentaires et des avancements.
De son côté, benoitement, l’administration pensait qu’elle maîtrisait l’appareil policier. Le problème c’est que cette gestion clientéliste lui a fait gaspiller une énergie considérable. En effet, si les intérêts de carrière reposent exclusivement sur une carte syndicale et une obéissance aveugle au chef, on se prive d’innovation, d’initiatives, et plus simplement de la motivation.
Par ailleurs, dans ce métier de policier, et c’est Dominique Monjardet qui l’a compris le premier, la hiérarchie est toute virtuelle quant au contrôle du travail policier ! En effet, pour la plupart des missions, ce sont les policiers qui sont à l’initiative, ce qui veut dire que c’est le terrain qui reste maître de la mission même si le chef peut donner ici et là des injonctions.
Il faut ajouter à cela une administration qui croit connaître le métier alors qu’elle ne connaît en fait que la résultante. Le meilleur exemple récent est la mise en scène d’une communication avec le président (rien de moins) sur une énorme affaire de drogue alors que l’origine de cette affaire était un règlement de compte entre la douane et l’Office central des stups qui sont en concurrence sur les saisies de produits stupéfiants. Ainsi cette administration si heureuse de piloter ce fier vaisseau policier, en se passant des conseils avisés des professionnels, a commis d’énormes erreurs stratégiques.
De ce point de vue, on pourrait dresser un long inventaire entre les réformes des corps bâclés et autres rendez-vous ratés, je n’en citerai donc que deux : La totale judiciarisation du travail policier et le parallélisme entre entreprise privé et service public.

La totale judiciarisation du travail

Pour tenter d’endiguer l’augmentation de la délinquance générale qui devenait une délinquance de masse, il a été depuis fort longtemps fait appel au travail de police judiciaire. Ceci n’est pas anormal mais à la fin des années 90 ce renforcement de la police judiciaire s’est fait au dépens de la police administrative. La mission de police a pourtant toujours reposé sur ces deux piliers que l’on a appelé trop souvent à tort la prévention et la répression. Le travail de police administrative est un travail proactif, la présence sur le terrain et la relation police/population permettent au policier de coller à la réalité des problématiques de sécurité et ainsi de prendre des initiatives pertinentes pour réguler la paix publique. La police judiciaire pour sa part a également un rôle important mais la chaîne de sécurité incluant la justice n’est pas à même de traiter les infractions de masse dans son organisation actuelle et de plus l’intervention judiciaire intervient toujours avec un temps de retard c’est-à-dire après que l’infraction soit commise. De ce fait aujourd’hui la police judiciaire tourne à fond et alimente une administration de justice incapable d’absorber la masse d’affaires dans une organisation qui date et en fonction des moyens accordés. Le bilan c’est souvent l’échec dans les trois missions de justice, une punition aléatoire, une protection de la société inopérante et une réinsertion inexistante. Pour le policier c’est comme vider la mer à la petite cuillère avec une complexité chaque fois accrue en fonction de l’énorme taux de récidive. En effet, avec le primo délinquant il sera aisé pour le policier d’obtenir l’aveu et les preuves dans notre système inquisitoire. Mais lorsque le délinquant connaît aussi bien le parcours procédural que le policier lui-même, il sera évidemment plus compliqué pour le policier de mener à bien ses investigations.

Le parallélisme entre entreprise privé et service public

En 2002, la philosophie de la mission de police a radicalement changé sans que les syndicats s’en émeuvent outre mesure, alors que quelques années plus tôt la décision aurait provoqué un tollé.
En effet un prometteur ministre de l’intérieur a décidé de contrôler au plus près l’activité policière et aidé par un sémillant « criminologue » il fût construit des indices concernant ce travail policier et notamment le nombre d’affaires réalisées. En fait jusqu’alors le policier étant chargé de réguler la paix publique, on considérait qu’il y avait des carences dans la mission de police lorsque la paix publique était troublée et le policier devait trouver les solutions. En revanche l’évaluation du travail policier étant désormais quantifiée par un nombre d’affaires, il suffisait à ce policier non plus de répondre à une préoccupation de sécurité du citoyen mais de multiplier les affaires d’initiatives dans les domaines les plus aisés.
En somme on a transformé le régulateur de paix publique en producteur d’affaires. Le tout pour gaver une institution justice déjà débordée. Si sacrifier le qualitatif au profit du quantitatif peut apparaître comme une logique, en tout état de cause cela ne peut être celle du service public.
Ainsi, depuis près de quinze ans, le service public de sécurité se fourvoie dans une mauvaise stratégie qui a pour but de faire des batailles de chiffres lors des campagnes électorales. Et comme il est de coutume ajoutons une cerise sur le gâteau, il a été créé des primes de rendement qui comme toutes les primes sont très juteuses en fonction de la place hiérarchique que l’on occupe, c’est désormais la fameuse jurisprudence « GUEANT », le prélèvement se fait à la source. Ces primes ont encore s’il était besoin davantage perverti la relation hiérarchique dans les services, les policiers sont sur le terrain pour multiplier les affaires et les chefs encaissent le fruit de cette rente !
Alors voilà il a fallu la violence de trop, une violence préméditée et pouvant se révéler fatale pour les policiers. Dans la multiplication des affaires, le trafic de stupéfiant est une manne extraordinaire. Pour ce trafic, si on le traite dans le quartier c’est une source inépuisable tant c’est la demande qui conditionne l’offre. Pour les dealers le rapport de force est constant que ce soit avec la concurrence comme le démontre les fameux règlements de compte, ou avec la police. Et c’est ce qui s’est passé, à force de passer les caps de violence l’opinion publique découvre que certains acceptent l’idée de tuer des policiers qui gênent. Et ces mêmes policiers depuis toutes ces années ne sont pas dupes des enjeux, ils savent aussi que pendant qu’ils cherchent à faire des affaires de « stup » à l’échelle supérieure un ancien chef de l’office central acceptait de fermer les yeux sur quelques centaines de kilos de produits qui passaient pour pouvoir obtenir des saisies substantielles au plan national.
C’est cette hypocrisie et l’incohérence de l’ensemble du système que les policiers dénoncent. Ils sont sur tous les fronts, alors que pour répondre aux nouvelles menaces on équipe des petites unités d’élite surentraînées. Pinot simple flic le policier du quotidien des citoyens doit avec moins que le minimum prendre les plus gros risques qu’ils soient physiques ou administratifs. Pour prouver ce mauvais deal que je dénonce, il suffit de piocher quelques noms.
Pour l’administration : GUEANT directeur général puis ministre ayant été condamné pour avoir piqué dans la caisse des policiers, GAUDIN ex directeur général, préfet de police même motif, PECHENARD ex directeur général aujourd’hui responsable de campagne de Nicolas Sarkozy etc…
Pour les syndicats : BECHIZZA responsable syndical de premier plan aujourd’hui reconverti maire d’Aulnay sous-bois étiquette les républicains, MASANET responsable syndical, mis en examen, incarcéré pour abus de bien social dans une association à vocation sociale pour les policiers etc..
Alors oui moi je comprends le mouvement et si je n’approuve pas la méthode, cela ne me surprend pas de voir qu’administration et syndicats restent médusés tant ils se sont habitués à bien vivre grâce au difficile et ingrat travail des policiers de terrain.

Andy CRUPS

Photo : francebleu.fr