En effet, si les policiers ont désormais clairement marqué leur défiance face à un syndicalisme exclusivement alimentaire c’est qu’ils savent que leur représentation syndicale a développé des liaisons dangereuses avec les partis politiques et se révèle donc incapable de traiter des réelles difficultés professionnelles. La haute hiérarchie pour sa part est elle-même plus soucieuse de coller à l’idéologie du moment que de faire évoluer le dispositif de sécurité vers une réelle efficience. A cet égard d’ailleurs, il serait peut être intéressant que, si les policiers s’émancipent de leur structure de défense inadaptée, le pouvoir exécutif s’émancipe également d’une hiérarchie thuriféraire pour pouvoir mieux écouter et comprendre les réelles doléances.
Le système structurel de sécurité actuel comporte des failles qui permettent aux enjeux de pouvoir de parasiter les enjeux de service public. Si le phénomène n’est pas nouveau, à l’instar d’autres systèmes étatiques, les dimensions de ces vices organisationnels sont en nette progression ces dernières années. Dans les doléances maladroitement exprimées par ce mouvement de mécontentement on a voulu retenir la problématique de la légitime défense. Ce n’est pas un hasard car aujourd’hui si le policier est armé en dotation individuelle et, ou, collective, il est en réalité désarmé psychologiquement.

Le policier est en réalité désarmé psychologiquement

Depuis longtemps le pouvoir exécutif entretient une réelle défiance avec le pouvoir judiciaire parce que cela reste le seul pouvoir qui fait de la résistance vu que le pouvoir législatif a, lui, depuis longtemps abdiqué. Il est donc aisé de désigner la justice comme responsable de la grogne des policiers et parallèlement, c’est vrai que les policiers ont du mal à comprendre la réalité d’une justice débordée par les infractions de masse que l’on ne peut traiter selon la même doctrine que celle qui prévalait au siècle dernier. Aujourd’hui le système judiciaire est englué par des taux de récidive qui démontrent l’obsolescence du système.
Ainsi, pour des raisons de pouvoir, le policier se trouve coincé dans une appréciation minimaliste de la légitime défense si l’on fait un comparatif international. Mais au fond, ce problème mis en exergue est finalement l’arbre qui cache la forêt. La vraie difficulté est de redonner un sens à ce métier de paix publique. La mission de policier ne peut se réaliser que dans une certaine osmose avec la population ce qui le différencie profondément du métier militaire. Il est nécessaire au policier d’obtenir la confiance de la population puisqu’il est le détenteur de la violence légitime. D’ailleurs c’est cette confiance restaurée qui permettra au policier d’être véritablement protégé. Le policier reconnu dans son métier et ses compétences est en fait protégé par la population elle-même. En effet, le policier n’est qu’un gestionnaire de l’interdit, or cet interdit est censé être dicté par la population au travers de ses élus. Pour ces raisons donc, le policier n’aura des chances d’être efficace que si la relation police/population fonctionne normalement et si les interdits du moment sont en réelle adéquation avec la réalité de cette société.

Pour ce qui concerne la relation police/population, depuis trop longtemps on a essayé artificiellement de la construire par une communication au travers de déclarations politiques, de téléfilms et de reportages censés démontrer que l’Institution réalisait un travail important quantitativement. Mais la police n’est pas un produit commercial et par conséquent il était stupide de lui faire une publicité qui tranche avec le quotidien du citoyen en matière de sécurité. On doit cette brillante idée à un ex. président de la République conseillé par un criminologue qui lui aussi croit connaître la police. Ainsi Nicolas Sarkozy et Alain Bauer ont fait passer le policier d’agent de paix publique à agent de production d’affaires judiciaires. Le mode d’évaluation ayant changé il fallait désormais juger le travail policier non pas à sa qualité mais à sa quantité. Evidemment l’Institution a suivi et s’est mise à produire toujours plus d’affaires d’initiatives afin d’entretenir le chiffre. Le problème c’est qu’en traitant des affaires d’initiative pour obtenir ce chiffre, on n’a plus le temps de traiter les affaires courantes qui sont pourtant signalées par le citoyen au travers des plaintes.
Le rendement impose de traiter ce qui est facile et vite fait c’est-à-dire la police routière, les infractions aux stupéfiants et les étrangers en situation irrégulière. Après 10 ans de cette logique en 2012 cela représentait la moitié des affaires traitées par les services. Pendant ce temps-là, pour les affaires qui demandent du temps comme les atteintes aux biens, la réponse des services est très faible. Dès lors le citoyen s’il le peut, s’assure pour les autres... Le pire dans cette logique n’est pourtant pas là. Le pire, c’est que le policier dans cette configuration s’est totalement éloigné de la population il court sans fin pour faire des affaires et pour cela il n’a pas besoin de développer une relation forte avec la population. Enfin plus exactement, c’est ce qu’il croit car, en réalité, c’est la population qui détient le renseignement judiciaire. Mais encore faut-il entretenir une relation autre que celle du « tonton » rémunéré qui là encore marque une relation commerciale aux antipodes de la logique de paix publique.
Le vrai sujet est donc la redéfinition d’une relation de confiance entre la population et sa police qui doit passer par une meilleure réponse aux réelles préoccupations de sécurité et un mode de fonctionnement des services très différent de ce qu’il est, en commençant par revoir le mode d’évaluation du policier. Le policier doit produire de la paix publique, pour cela il faut lui donner du temps notamment en cessant l’inflation procédurale de ces dernières années. Le policier doit inclure davantage la population dans la recherche d’une qualité de service public.
En dehors de l’institution il faut cesser d’instrumentaliser idéologiquement le travail policier. La hiérarchie de la police doit désormais plus s’intéresser à la réalité sociologique qu’à la procédure pénale ce qui lui permettrait de rendre heureux leurs collaborateurs. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de rencontrer bon nombre de policiers heureux. C’était ceux qui avaient été forcés de se plier aux exigences d’une doctrine de police de proximité entre 1999 et 2001. J’ai eu la chance d’en rencontrer plusieurs dizaines et ils m’ont tous dit la même chose : « durant les premières semaines c’était dur dans les quartiers mais après nous étions acceptés par la population qui nous faisait part en direct de leur satisfaction et en plus nous étions valorisés car nous étions sollicités par des partenaires qui auparavant étaient ceux du chef de service. »
En somme ce que personne n’a compris de ces années d’expérimentation, et surtout pas les politiques de l’exécutif, c’est qu’un policier heureux c’est un policier efficace. Ces policiers que l’on avait jeté en pâture dans le quartier n’étaient pas devenus des policiers gentils mais des policiers efficaces qui disposaient d’un excellent renseignement judiciaire permettant une réelle efficacité dans le traitement judiciaire, dès lors les habitants aimaient et protégeaient leurs policiers qu’ils connaissaient et leur travail était valorisé par un relationnel développé avec les autres administrations. En tout état de cause, on était loin de l’hallucinant dispositif qui consistait à envoyer quelques malheureux Gardiens de la Paix surveiller une caméra de surveillance en territoire ennemi à Viry-Châtillon...

Le policier se sent seul, il sait qu’il sera obligé de prendre des risques pour son intégrité physique sans toutefois que son arme le protège. En cas de difficultés, il sait que, tant le pouvoir que sa hiérarchie scruteront l’opinion publique avant de venir à son aide. Alors il doute du sens de sa mission et c’est parfaitement compréhensible. Personne n’a intérêt aujourd’hui à se réjouir du profond malaise policier, car demain le prochain exécutif non moins prompt à la démagogie que l’actuel, pourrait bien déchanter et devoir affronter la démonstration du mécontentement. Pour la multitude de candidats au pouvoir, à bon entendeur salut !

Andy CRUPS
Commandant de police

Photo : midilibre.fr