Ensuite, parce qu’en matière de violences singulièrement, les femmes ont été et sont encore plus souvent victimes qu’auteurs. Dès lors les violences faites aux femmes ont souvent occulté les violences commises par les femmes. Enfin, parce que la population féminine délinquante ou criminelle a toujours été doublement accusée. Aux comportements hors normes ou aux transgressions pénales des femmes et des jeunes filles s’ajoute l’accusation d’une transgression morale. Par l’adoption d’attitudes déplacées ou le recours à des actes réprouvés, elles trahissent leur condition féminine qu’elles doivent exercer comme épouses et mères. Ces trois raisons expliquent que les déviances féminines ont longtemps été considérées comme un épiphénomène, ou au contraire comme un tabou.
Sorties de l’occultation, la déviance et la violence des femmes sont depuis quelques années un objet de recherche fécond. En témoignent deux récentes contributions particulièrement stimulantes. Il s’agit en réalité de deux très beaux ouvrages basés sur le dépouillement d’archives, mélangeant textes et documents graphiques rédigés et choisis par des historiens : Présumées coupables (Éditions de l’Iconoclaste, 2016) sous la direction de Claude Gauvard pour le premier, Mauvaises filles (Éditions Textuel, 2016) par Véronique Blanchard et David Niget pour le second. La démarche et les objectifs des deux ouvrages diffèrent. Le premier s’intéresse plutôt aux grandes figures archétypales de la violence féminine dans l’histoire, tandis que le second exhume vingt portraits de jeunes filles déviantes ordinaires du 19ème siècle à nos jours. Mais deux grandes lignes de force constituent l’un des nombreux attraits de ces deux livres.

La première est que les déviances, les délinquances ou les violences des femmes, une fois attestées par l’institution judiciaire, sont rapportées à leur sexe, c’est-à-dire à une troublante et duplice nature féminine. En étroite résonance avec le mythe du péché originel, les débats investissent largement le terrain de la morale. Et l’accusation la plus souvent portée à l’encontre de ces femmes a rapport avec leur sexualité. Lors de son procès, Marie-Antoinette est décrite comme débauchée et incestueuse. Les sorcières, facilement séduites par le démon, rappellent l’appétence féminine pour la lubricité. En plus de leur crime, l’on impute aux empoisonneuses des transgressions à caractère sexuel comme le libertinage ou l’adultère. Quant aux traîtresses qui ont pratiqué la « collaboration horizontale » avec l’ennemi, leur sexualité fautive scrutée sous tous les angles apparaît comme un adultère à la nation. Les mêmes figures de l’amoralité pèsent sur les jeunes filles exhumées des archives par V. Blanchard et D. Niget. A rebours de l’oie blanche pure et innocente, les filles qui défient l’autorité sont perçues comme des débauchées ou des vicieuses, que leur enfermement dans des institutions tenues par des religieuses contraindra au redressement moral et à la rectitude sociale par les soins d’une discipline des corps on ne peut plus stricte. Pour ces jeunes filles, le moindre écart de conduite ou le moindre délit est perçu comme une porte d’entrée vers le vice et l’indocilité (sexuelle). Sur la scène judiciaire comme dans les centres d’enfermement puis de rééducation, du Moyen-âge jusqu’au vingtième siècle, la sexualité de ces femmes et jeunes filles fait l’objet de bien des fantasmes et de bien des alarmes – alors qu’on ne s’interroge guère sur celle des hommes et des garçons. Il suffit d’une moralité douteuse, d’une appétence pour le dévergondage ou des signaux faibles d’une supposée perversion pour qu’elles soient enfermées, étroitement surveillées et traitée par des méthodes empreintes du modèle carcéral, sur le plan physique comme sur le plan mental. Pour les mineures, il faudra attendre l’Ordonnance de 1945 et surtout les mesures de milieu ouvert à partir des années 1980 pour que l’on s’interroge sur les causes de leurs déviances et que l’on tente des réponses éducatives. Lorsqu’aucune amoralité ou licence sexuelle ne peut leur être imputée – ce qui est rare –, les femmes ou les jeunes filles délinquantes ou violentes sont alors au contraire dé-féminisées. C’est notamment le cas des Pétroleuses de la Commune de Paris – ou plus largement celui de femmes engagées dans des combats sociaux ou politiques et même des féministes – très souvent peintes sous des traits masculins. Ainsi de Louise Michel, décrite et représentée comme une femme laide, au visage dur et à la mise négligée, tandis que d’autres combattantes révolutionnaires apparaissent comme des ivrognes débraillées. En bref, ces femmes violentes représentées dans le registre de l’excès… ne sont plus des femmes, aux yeux des institutions et des hommes qui les jugent.

La deuxième ligne de force qui se dégage de ces ouvrages est que bien des comportements ou des violences agies par des femmes peuvent aussi être lues comme la traduction de violences antérieures, personnelles ou sociales, vécues ou subies. Cela apparaît notamment dans le cas des femmes infanticides, traitées dans le livre dirigé par Claude Gauvard. Comme l’attestent les comptes-rendus d’instruction ou d’audience, bien des infanticides semblent être le résultat de rapports sexuels non désirés imposés par des hommes à des femmes en situation vulnérable. Jeunes, célibataires, de condition modeste, ces femmes séduites par un voisin, un soldat, un homme de passage ou encore le maître de la maisonnée ou un membre de leur famille cachent une grossesse non désirée. La désastreuse condition des mères illégitimes qui a longtemps prévalu ne leur laissait guère d’autre choix que l’abandon de l’enfant ou le crime. Quant aux empoisonneuses, traitées dans le même ouvrage, qui subvertissent la fonction nourricière en une fonction meurtrière, il semble là aussi qu’une part notable d’entre elles aient en réalité été des femmes violentées par leur mari. Dans les portraits d’enfants ou de jeunes filles déviantes du livre de Véronique Blanchard et David Niget, c’est plutôt la misère sociale qui prime. Les gamines qui se livrent à des petits délits – vol, vagabondage, mendicité… –, les filles-mères ou les prostituées cherchent souvent à améliorer des conditions de vie misérables ou à fuir les maltraitances qu’elles subissent. En cela, elles ne sont guère éloignées des jeunes filles délinquantes que l’on connaît aujourd’hui. Bien que leur parcours social soit très proche de celui des garçons, elles ont connu plus qu’eux des désordres ou des violences intrafamiliales dans leur prime enfance.

Au final, si la femme violente ou la mauvaise fille est celle qui déroge aux devoirs de son sexe et doit en payer le prix et si bien des transgressions d’hier sont des libérations d’aujourd’hui, l’ordinaire de ces femmes ou de ces filles rime plutôt avec précarité et misère sociale. A ce titre, les déviances féminines semblent assez proches de celles des hommes ou des garçons.