Son surnom de cardinal faisait référence à ces qualités. D’abord, comme haut fonctionnaire, après une brève carrière dans la préfectorale (1971-1977), il découvre les lambris du ministère de l’Intérieur comme conseiller du ministre Christian BONNET. De 1981 à 1994, retour dans la préfectorale puis un certain Charles PASQUA le rappelle au ministère ou il exerce au cabinet du ministre puis comme Directeur général de la Police Nationale. En 1998, l’alternance le renvoie dans la préfectorale mais en 200, il revient comme directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, qu’il ne quittera plus jusqu’à sa chute. Après avoir pris sa retraite, il cumule celle-ci avec sa rémunération de secrétaire général de l’Élysée, puis en 2011 il atteint enfin le Graal, il est nommé Ministre de l’intérieur jusqu’à l’échec électoral de son mentor.
Ce haut fonctionnaire s’est donc révélé un serviteur zélé du pouvoir exécutif, mais ces relations entre fonction publique et pouvoir politique ne finissent elles pas par sombrer dans l’inceste ? En tout état de cause si ces fonctionnaires sont chargés de garantir une application politique républicaine du pouvoir exécutif, dans le cas présent ce n’est pas très exactement ce qui s’est passé puisque c’est le fonctionnaire qui a basculé dans l’idéologie. Ce qui est frappant dans le cas de Monsieur GUÉANT, c’est cette métamorphose du fonctionnaire besogneux en un homme avide de pouvoir et du reste…

La soif du pouvoir et de l’argent

Aujourd’hui donc, le cardinal tombe peu à peu de son piédestal, les différentes affaires démontrent que l’ex premier flic de France croyait connaître son sujet mais que finalement sa stratégie était mauvaise. De même, il semble qu’en matière de « coups tordus », alors qu’il a cru manipuler il est notoire que c’est plutôt lui qui était manipulé. Un petit inventaire s’impose :
- Claude GUÉANT et l’argent de Kadhafi dans la campagne électorale
- Claude GUÉANT et les sondages de l’Élysée – favoritisme
- Claude GUÉANT amateur d’art qui perçoit 500.000 € pour des tableaux de brocante
- Claude GUÉANT et les primes 200.000 € pour son compte mais tel le parrain il a distribué environ 34 millions € sans aucun contrôle
- Claude GUÉANT et l’emploi fictif d’un ami politique
- Claude GUÉANT et le mobilier national pour un cadeau à l’état qu’il a oublié de rendre
- Claude GUÉANT et l’affaire Bernard TAPIE
- Claude GUÉANT et l’affaire des otages d’AREVA

Est-ce que le feuilleton judiciaire pourrait encore s’enrichir ? C’est possible mais cependant la cerise sur ce gâteau indigeste reste bien le rapport à l’argent. En effet ce qui apparaît dans toutes ces affaires c’est l’argent, d’ailleurs quand il est pris la main dans le pot de confiture, tout comme n’importe quel malfrat, il tente de justifier cela et notamment en utilisant toutes les voies de recours en matière de justice.
Comment un homme étant parvenu dans l’élite de la fonction publique s’est-il fourvoyé au point de tenter d’expliquer que soustraire 200.000 € n’est pas condamnable alors qu’en tant que ministre il déclarait qu’il fallait faire la guerre à la délinquance ? Comment un fonctionnaire rétribué toute sa carrière par de l’argent public a pu imaginer une forme de normalité quant à la distribution discrétionnaire de 34 millions d’€ d’argent public ? La raison d’État sans doute, mais alors il serait surement intéressant que celui-ci puisse donner « sa » définition de la délinquance ?
La conséquence de cette oligarchie qui surfe entre fonction publique et idéologie politique pour le ministère de l’Intérieur, c’est la mise à mort d’une police républicaine et efficiente. Certes dans l’histoire, Il y a régulièrement eu des relations douteuses entre politique et fonction publique au ministère de l’intérieur, le cas Yves BERTRAND avec ses carnets de Directeur des Renseignements généraux utilisés pour rester en poste le plus longtemps possible est symptomatique de cet état de fait mais ces dernières années ce phénomène semble avoir pris des proportions dangereuses. En effet, la règle veut que si le chef met les mains dans la confiture, pourquoi les sous chefs ne le feraient pas, chacun à hauteur de son grade cela va de soi ! Comment imaginer un système pyramidal sain si la tête donne des impulsions malsaines.

Pendant l’épopée finale du cardinal, des fonctionnaires et syndicalistes se sont également illustrés en termes de probité et d’idéologie :
- Michel GAUDIN a passé la majeure partie de sa carrière au ministère de l’Intérieur pour finir préfet de police au plus près de son ami Claude GUÉANT avant de devenir collaborateur de l’ancien président de la république Nicolas Sarkozy. Condamné dans l’affaire des primes de cabinet.
- Alain GARDERE Commissaire serviteur zélé de Michel GAUDIN et de Nicolas SARKOZY, devenu préfet soupçonné de corruption, trafic d'influence, abus de biens sociaux et d'autorité, prise illégale d'intérêts
- Frédéric PECHENARD Commissaire nommé préfet devenu directeur général ami d’enfance de Nicolas SARKOZY, a rejoint le parti des Républicains comme directeur général après la défaite électorale de son ami alors que la cour des comptes en 2014 rappelle « le fait que les préfets s'inscrivent forcément dans une neutralité hautement républicaine »
- Bruno BECHIZZA syndicaliste chargé de la défense des intérêts de ses collègues nommé par son administration de tutelle sous-préfet hors cadre et dans le même temps menant campagne électorale pour le parti politique les Républicains dans la plus grande confusion des compatibilités de statuts…
Voilà pour les têtes d’affiches et puis il y a les autres...

En 2005, pour ma part, très rétif concernant ce type d’administration, j’ai osé déranger le système. Un proche collaborateur de Monsieur GUÉANT m’avait affirmé alors que, dans les temps anciens, on faisait disparaître les gêneurs dans les fossés du château de Vincennes mais que, dans l’instant, il suffisait de les faire disparaître administrativement. Ambiance…

Pendant ce temps-là, la politique du chiffre et les primes

Aujourd’hui donc, peu à peu les pratiques douteuses sont mises à jour. Mais combien de fonctionnaires ont été sacrifiés au profit de ces nominations politiques et surtout quelle est réellement la portée de ce management sur l’efficience du dispositif police ? Car le vrai problème dans ce système clientéliste c’est la disparition de l’initiative et de l’innovation en lieu et place du conformisme idéologique ambiant.
La véritable révolution de cette triste époque au ministère de l’Intérieur, c’est l’avènement du chiffre et des primes. En effet, au-delà des arrangements et des dérapages, tous ces copains et coquins ont profondément modifié la nature même du métier de policier. En 2002, le policier qui était un gestionnaire de la paix publique est devenu un producteur d’affaires au travers de la modification du contrôle de son activité, la politique du chiffre policier était lancée.
D’ailleurs, sûrs de leur logique d’entreprise pourtant par nature aux antipodes d’une mission de service public, ils ont mis en place une gestion des primes et des carrières en rapport. Le corps des commissaires a obtenu 3 grades supplémentaires et il a été instauré une logique de prime parfaitement indécente qui fonctionne plus par grade que par un pseudo mérite. Ainsi les primes de « chefs » peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros annuellement, ce qui au bout du compte correspond à de nombreux postes budgétaires de gardien de la paix. En 2012, rien n’a changé et aujourd’hui le chiffre est toujours présent ainsi que les primes.
Puisque la distribution de ces primes se réalise dans l’opacité la plus totale, on ne sait pas qui et combien ont touché pour 2016 les « chefs » de l’Essonne, mais est-ce qu’il a été tenu compte de leur brillant management qui consistait à envoyer des gardiens de la paix garder une caméra avec les conséquences que l’on sait ? (affaire de Viry-Châtillon)
Alors, ceux qui s’interrogent au ministère de l’Intérieur sur le malaise des policiers qui ne font plus confiance ni aux chefs ni aux syndicats pour porter leurs revendications, seraient peut-être inspirés de se pencher sur la pertinence du proverbe chinois : le poisson pourrit toujours par la tête !
Alors Monsieur GUÉANT, laxistes ces magistrats ?

Andy CRUPS
Officier de police

Photo : marianne.net