Le terrain, oui, mais pour observer et expliquer quoi ?

Comme il l'explique au début de son livre, Fabien Truong a perdu un ami au Bataclan et il a souhaité répondre à l'appel lancé par le CNRS pour produire des recherches en sciences sociales contribuant à éclairer ces phénomènes. Réactivant ses contacts dans les quartiers pauvres de la région parisienne, il est allé également s'installer à temps partiel à Grigny pour mener son enquête. Toutefois, l'enquête en question se concentre en réalité sur la biographie de 5 garçons âgés de 25 à 40 ans environ. L'un des cinq (surnommé Adama dans la livre) se trouve être un ami d'enfance d'Amédy Coulibaly et va donc pouvoir lui en parler. Et que dit-il ? Qu'il fut autrefois quelqu'un de bien, serviable et généreux envers beaucoup de personnes de son quartier. Soit. Mais quid de son parcours dans la délinquance et de son basculement final dans l'acte terroriste et suicidaire ?
Tout le problème que pose ce livre est là. Il nous apprend beaucoup de choses sur la vie de ces 5 jeunes hommes. Et on revisite à travers eux l'histoire (déjà largement connue) des quartiers populaires de la banlieue parisienne de ces 25 dernières années, le contexte de vie dans ces quartiers, le rapport de ces garçons à l'école, à la délinquance, à la violence, à la police et à la religion musulmane. Plus largement même, leur rapport à la vie. Toutefois aucun d'entre eux n'est devenu un musulman radical (type salafiste pour aller vite), aucun d'entre eux n'est parti faire le djihad en Syrie ou ailleurs et aucun d'entre eux n'a participé de près ou de loin à une entreprise terroriste. Dès lors, si cette description générale nous informe en partie sur la vie, le vécu et le ressenti probablement commun à des centaines de milliers de personnes, elle ne nous apprend presque rien sur les raisons du basculement dans la radicalité d'une toute petite partie d'entre eux.
Comment pourrait-on expliquer le particulier par le général ? C'est au fond ce problème de logique assez simple que l'on ressent à la lecture de ce livre. En réalité, l'auteur fait un (re)cadrage sociologique pertinent et utile sur la notion de radicalisation et sur beaucoup de travaux sur la question aux pages 13 à 20, puis il reprend cette discussion à partir de la page 167. Mais entre les deux, n'est-on pas en quelque sorte un peu hors sujet ? Et même par la suite, la tentative de comprendre post-mortem la trajectoire d'Amédy Coulibaly (à partir de la page 182) laisse le lecteur sur sa faim. L'on apprend rien que l'on ne sache déjà (notamment le rôle sans doute important de la mort de son meilleur ami tué à ses côtés par un policer au cours d'un vol, mais c'était quinze ans avant les attentats de 2015). Du reste, ceux qui l'ont connu de près ou de loin disent au fond au sociologue qu'ils ne comprennent pas vraiment. Si on a bien lu l'auteur, il semble suggérer au final que, au-delà du contexte de vie générale qu'il a longuement décrit, la caractéristique distinctive des auteurs des attentats est qu'ils n'ont pas peur de la mort (parce qu'il n'ont déjà approchée) et qu'ils décident à un moment donné d'aller la rencontrer (page 194). Mais cela aussi on le savait hélas déjà et il n'est pas certain qu'on le comprenne vraiment mieux après avoir refermé le livre.