J’ai parfois entendu un questionnement sur le déferlement médiatique à son égard et il vrai qu’il n’a pas été épargné ainsi que son employeur mais avant d’apporter une réponse lapidaire, j’ai envie de poser la question inverse. Les journalistes et les groupes de presse sont régulièrement critiqués pour leur manque d’objectivité concernant les puissants de ce monde, au moins dans cette affaire on peut remercier les initiateurs de ces informations, car sans eux, quelqu’un aurait-il entendu un jour parler d’un certain Alexandre Benalla ?
Ainsi le premier enseignement de cette affaire n’est-il pas la grossière tentative de dissimulation par l’État du comportement répréhensible d’un collaborateur zélé, d’ailleurs j’ai tendance à penser que c’est là le vrai scandale surtout quand j‘observe à quel point chaque policier doit justifier de l’emploi de la force et que ce même état n’est pas chiche de mesures plus ou moins vexatoires (Suspension de fonction, respect des droits de la défense, déclaration des élus, divulgation d’information confidentielle, respect de la vie privée etc.) pour rassasier une opinion publique pour laquelle à chaque affaire retentissante, il faudrait faire davantage preuve de pédagogie plutôt que de chercher à désigner un potentiel bouc émissaire.
Je me félicite donc globalement du traitement médiatique de cette affaire. Au- delà de la gravité des faits pour lesquels je laisse le soin aux juges de statuer, la révélation d’errements inadmissibles permet de tirer un certain nombre d’enseignements sur les fonctionnements de la machine étatique sommitale.

La relation ambigüe de la Police Parisienne avec le pouvoir exécutif

En premier lieu, il faut se souvenir de la récurrente relation ambigüe qu’entretiennent la Police Parisienne et le pouvoir exécutif. Contrairement à la gendarmerie qui fait toujours bloc dans sa relation avec le nouveau pouvoir exécutif qui s’installe, la Police étatique est divisée en deux entités spécifiques que sont la Préfecture de Police de Paris et la Direction Générale de la Police Nationale pour faire face à l’exécutif. En clair c’est la Police Parisienne et le reste de la Police qui ne font pas preuve de solidarité, loin s’en faut. Ainsi dans l’histoire récente, plusieurs Préfets de Police étaient plus écoutés que le directeur général, d’ailleurs aujourd’hui beaucoup de dispositifs existants à la Préfecture de Police ont pris place dans la Police « Provinciale ». Cette influence est à son apogée lorsqu’un pur produit parisien - le commissaire Gardère - a été envoyé à Marseille en 2011 comme Préfet délégué pour la Sécurité. Outre que son passage Marseillais ne fut pas étincelant rappelons qu’à ce jour celui-ci est mis en examen pour corruption et détournements de fonds. Ce fonctionnaire avait également été directeur adjoint du cabinet d’un certain Claude Guéant dont il est inutile de rappeler les nombreuses mises en examen et condamnations avec pour toile de fond « l’argent ».
Pour ne remonter qu’au début de la cinquième République, c’est le Président de La République Charles de Gaulle, en 1965, qui pique un coup de sang à l’encontre de la Préfecture de Police mouillée jusqu’aux oreilles en raison de la présence de deux policiers lors de l’enlèvement d’un opposant Marocain en plein Paris Medhi Ben Barka, le préfet de Police était un certain Maurice Papon (condamné en 1998 pour complicité de crime contre l’humanité). La Police Parisienne se rétrécit alors à Paris Intra-Muros jusqu’à 2010 où elle fait un retour remarqué dans les trois départements de la proche banlieue… Plus tard d’autres scandales émailleront l’histoire de la PP, notamment en matière de renseignement et d’ordre Public. Les voltigeurs (1) de la Préfecture de Police seront impliqués dans la mort de Malik Oussekine.
Les Renseignements généraux de la Préfecture de Police sont mis en lumière lors de l’affaire de la disparition du Pasteur Douce et surtout le groupe des enquêtes réservées plus connu par les Policiers sous le nom de « brigade des coups tordus ».
La Brigade des coups tordus est composée d’une poignée de policiers missionnés directement par le cabinet du Préfet de Police. Elle est dotée de moyens confortables, les perspectives de carrière sont intéressantes en raison des services rendus. Bien sûr, ces policiers sont discrets et leurs missions ne sont pas généralement pas détaillées pour la simple raison qu’elles dérogent le plus souvent à l’article 12 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La garantie des Droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique. Cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux à qui elle est confiée ». Évidemment, enquêter sans le contrôle des magistrats sur telle ou telle personne sans que l’intérêt de la République ne soit manifeste pourrait laisser penser que la brigade des coups tordus soit au service de ceux à qui elle est confiée... Mais ainsi va la République.

Les leçons de l’affaire Benalla

Après ces quelques rappels, revenons-en plus précisément aux faits et à leurs enseignements. Il semble donc bien que La relation ambigüe déjà évoquée au cours de l’histoire se poursuive entre la Préfecture de Police et le pouvoir exécutif au niveau de l’Elysée. Les protagonistes sont trois fonctionnaires de Police de la préfecture de Police au contact de Monsieur Benalla.
Ces trois policiers après avoir espéré un bond prodigieux pour leur carrière seront les premiers fusibles à sauter. L’officier de Liaison récemment promu, un cadre supérieur aux grandes ambitions et un jeune « chef » manifestement dépassé par les enjeux. Dans ce registre notons simplement que depuis que j’entends parler de promotion au mérite étant entendu que ce mérite serait exclusivement apprécié par la hiérarchie, celui-ci ne conduit finalement qu’à la servilité. Les carrières flamboyantes sont généralement réalisées lorsque l’on travaille près du puissant alors que si l’on œuvre dans un quartier difficile, il sera compliqué d’obtenir une quelconque bonification, c’est injuste mais c’est surtout une réalité qui devrait relativiser les discours simplistes sur ce fameux « mérite ».
Un peu plus haut dans la hiérarchie grâce à l’enquête parlementaire on assiste à l’audition du directeur de l’ordre Public de la Préfecture de Police qui affirme sous serment qu’il n’était pas au courant que Benalla était présent à la manifestation alors que quelques jours plus tard l’intéressé affirme le contraire : « le Directeur connaissait le principe de sa présence sur le terrain ». Outre que chacun cherche à se dédouaner la réalité est que l’on n’empêche pas un collaborateur de l’Elysée de participer à une manifestation s’il en exprime le vœu tout simplement parce qu’il est notoire que la servilité est généralement mieux rétribuée que la compétence en matière de carrière.
Rappelons néanmoins que : « le témoignage mensonger fait sous serment devant toute juridiction ou devant un officier de police judiciaire agissant en exécution d'une commission rogatoire est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75.000 euros d'amende ». Je souhaite donc une bonne fin de carrière à ce brillant Directeur quatre étoiles.
Si l’on cherche plus loin dans ce jeu de quille que constitue cette enquête parlementaire visant à protéger l’hôte de l’Elysée, l’audition du Préfet de Police et du Ministre de l’Intérieur est tout aussi intéressante. Il faut dire que ce type d’enquête déroge aux usuelles enquêtes « maison » de l’inspection générale qui n’a que pour objectif de protéger le système en lâchant en pâture à l’opinion publique quelques fonctionnaires subalternes que l’on désigne comme coupable de fautes individuelles.
Il est presque comique de voir tous ces hiérarques arborant tous les honneurs de la république en termes de médailles, galons et traitements, tenter d’expliquer l’inexplicable sans toutefois vouloir assumer leur faiblesse qui se résume à un invétéré culte du chef. En revanche, il n’est pas rassurant de voir l’ensemble d’une hiérarchie sommitale coincée tel « le lapin pris dans les phares d’une voiture », pour avoir cherché à « plaire » plutôt qu’à préserver les principes républicains.
Autre enseignement intéressant c’est l’ensemble de la protection rapprochée du président de la République. Au début de la cinquième République le Général De Gaulle compte pas moins de 4 tentatives d’assassinat, pourtant autour de lui une poignée d’hommes qui se compte sur les doigts d’une seule main. En 2002 un jeune homme tente un tir lors du défilé de la fête Nationale, contre Jacques Chirac, au vu de l’arme et du profil de l’intéressé cette tentative relevait plutôt de l’anecdote ou de la péripétie.
Aujourd’hui après la période Mitterrand qui avait préféré les gendarmes aux policiers pour conserver le secret de « Mazarine », le GSPR (Groupe de Sécurité du Président de la République), compte un effectif d’environ 80 personnels des deux forces de police étatique. A cela il faut ajouter les personnels affectés aux anciens présidents de la République pour qui personne n’a évalué l’état de la menace et pour qui on n’a jamais rencontré la moindre difficulté en matière de sécurité. A ces effectifs il faut ajouter l’ensemble des personnalités protégées, ce qui est un chiffre variable et les anciens premiers ministres qui bénéficient également des largesses de la République en la matière. Chacun peut donc convenir qu’en période de disette budgétaire une fois encore la République se montre généreuse si l’on met en perspective l’état de la menace d’une part et d’autre part la réalité édictée par tous les spécialistes de la sécurité : on ne peut protéger efficacement un personnage public si celui qui a décidé de passer à l’acte accepte de mourir. En clair on ne peut rien contre un attentat suicide ce que l’on sait par ailleurs au vu de l’actualité terroriste. Enfin dernier point sur ce qu’il est convenu d’appeler la protection rapprochée, c’est qu’en plus de ces effectifs pléthoriques, chaque déplacement engage des centaines d’autres effectifs ponctuellement. Alors ne peut-on se poser la question de cette débauche d’énergie pour une menace non évaluée ? On peut donc certainement tenir là une piste en matière de réduction de moyens.
C’était peut être l’objet professionnel d’Alexandre Benalla : s’interroger sur la pertinence de la sécurité rapprochée, mais peut-être lui manquait-il un peu d’expérience qu’il cherchait sûrement à acquérir dans le domaine du Maintien de l’Ordre. Machiavel était en tout cas formel quant à la première qualité d’un chef qui est celle de savoir s’entourer.

Pour conclure

En conclusion, l’état dont on perçoit bien les dérives quant aux principes républicains ces dernières années ne semble pas vouloir changer surtout en matière de management vertical. L’autoritarisme perçu depuis quelques semaines et notamment au travers de cette dernière affaire illustre les difficultés qu’ont les premiers de la classe à se remettre en question ; or ce monde ne fonctionne plus avec une élite de « sachant » guidant les concitoyens incapables de faire des choix pertinents quant à leur devenir.
Alexandre Benalla est pour son employeur « dévoué » mais cette dévotion au chef n’a pu lui permettre d’acquérir la compétence nécessaire et surtout ne lui a pas permis de placer dans son échelle de valeur avant le culte du chef « les principes républicains ». Il a pu seulement faire la démonstration qu’il n’était pas le seul à faire preuve de dévotion et que, dans les plus hautes instances étatiques, nombre de hauts fonctionnaires remisent trop souvent « Marianne » et ses principes au rayon des accessoires démodées. A noter enfin qu’autour de Brégançon, entre Marseille et Nice, dans de nombreux quartiers dits difficiles des policiers œuvrent tous les jours dans des conditions difficiles pour maintenir la paix publique. Et pour réaliser cette tâche primordiale ces policiers « du bas » aimeraient bien que les moyens mis à disposition soient aussi confortables que ceux accordés aux policiers « du haut ».

Andy CRUPS Officier de police

Notes
(1) Équipe mixte composée d’un motocycliste et d’un moniteur de sport de l’École de Police de Paris sont employés sur des motos en matière d’ordre public pour employer la force concernant « les casseurs » lors des manifestations Parisiennes. Ce dispositif sera dissous après la mort de Malik OUSSEKINE.