Le devenir d'un mot

Les archives numériques du Monde sont un baromètre de l’évolution du débat public hexagonal depuis 1945. Ainsi, en quelques clics, on comprend assez facilement le sort de tel ou tel mot, tel ou tel concept, ou comment le sens d’un mot se transforme au gré de l’actualité nationale ou internationale.
Prenons « laïcité ». De 1960 à 1990, en trente années donc, le terme est utilisé 1874 fois. De 1990 à 2010, en vingt ans seulement, il l’est 3957 fois. Avant 1990, « laïcité » est rarement utilisé en lien avec l’islam, ou si tel le cas, alors il s’applique à des pays comme la Tunisie, l’Égypte, la Turquie, le Sénégal, etc. Un exemple édifiant : Jean-Marie Le Pen, en 1988, souhaitait qu’on injecte une bonne dose de laïcité au sein du ministère de l’éducation nationale, mais point n’était question de voile, d’islam, de communautarisme. Le leader du FN stigmatisait alors les « calotins marxistes » (15. 02. 1988) trop influents à son goût du côté de la rue de Grenelle.
On connaît la suite : depuis 1989 et la première « affaire du voile » dans un collège de Creil, le terme n’a cessé d’être exploité par les tenants d’une laïcité de combat à l’endroit de musulmans ayant une citoyenneté française déficiente, un problème avec le « vivre-ensemble », partageant une même pathologie du « communautarisme », etc. Ces refrains ont été repris en chœur à travers l’échiquier politique, et ont été analysés par de nombreux sociologues et historiens, pas seulement français d’ailleurs.

Loi de Dieu, loi de Rome, lois de la république

Le 15 novembre 2017, Hervé Gaschignard, évêque de Dax coupable d’« attitudes pastorales inappropriées envers des adolescents », était tranquillement muté à Grenoble, sans que cela fasse la une des journaux. Le cas de cet évêque a été évoqué en détail dans l’enquête coordonnée par Elise Lucet et diffusée le 21 mars 2017 sur France 2 (Cash Investigation). Dans cette émission, on entend à plusieurs reprises des clercs ou des laïcs relevant le fait que pour trop d’hommes d’Église coupables de forfaits punis par la loi de la république, la loi de Dieu semble primer sur celle des hommes.
Malgré la grande qualité d’une enquête qu’on peut hisser au rang de l’investigation du Boston Globe ayant inspiré le film Spotlight, il est à déplorer qu’Elise Lucet et ses collègues n’envisagent jamais vraiment les forfaits des clercs catholiques comme un problème relevant également de la « laïcité », comme si ce terme ne pouvait être mobilisé désormais que pour parler d’islam. Placer ainsi son interprétation de la loi de Dieu au-delà des lois de la république (laïque), voilà qui est déroger de manière flagrante au principe de séparation entre Église et État, comme si l’enceinte des lieux de culte catholiques, « espace public » lui aussi, n’était pas régi par les mêmes lois que le reste du territoire français.
Il serait grotesque de se livrer au calcul morbide des milliers de vies pulvérisées par des Jihadistes dans les pays occidentaux et des milliers de vies brisées par des « attitudes pastorales inappropriées ». Ces tragédies désolent aussi les catholiques et les musulmans eux-mêmes, qui n’acceptent pas qu’un pan essentiel de leur identité puisse être associé à cela. Une différence fondamentale néanmoins est que dans le premier cas la pédophilie ne nuit (éventuellement) qu’à la réputation d’une institution religieuse -comme l’atteste la fulgurante chute de l’Église dans un pays comme l’Irlande- alors que dans le deuxième cas, c’est la composante musulmane de la société française, britannique, etc. dans son entier qui est mise en suspicion. Et c’est surtout à cela que sert, en France, une certaine invocation de la « laïcité ».

Extraire la laïcité de son carcan ethnique

En pleine crise des gilets jaunes, un Jupiter aux abois a reçu un visiteur du soir très célèbre : M. Sarkozy. Lequel lui a soufflé deux ou trois idées, notamment la défiscalisation des heures supplémentaires et, on peut le penser, la nécessité de parler de l’identité nationale. À la télévision, nombreux ont été étonnés d’entendre ces mots dans la bouche de notre président : « Je veux aussi que nous mettions d’accord la nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde, que nous abordions la question de l’immigration. Il nous faut l’affronter ». Refrain grotesquement sarkozyste, on le sait, et complètement déconnecté des revendications qui animent les ronds points. Beaucoup de musulmans de France se sont sans doute dit : « Après ils vont encore nous parler laïcité …. ».

Il est temps de prendre conscience que la hiérarchie catholique française a toujours, comme avant et après 1905, un vrai problème avec la séparation de l’Église et de l’État, comme si elle répondait aux injonctions de Rome et ou à Dieu avant de répondre aux lois de la république. Après tout, le cardinal Barbarin lui-même s’est maladroitement défendu en arguant : « J’ai mis en œuvre ce qui m’avait été dit par Rome, après tout le monde est tombé sur moi ». C’est pourquoi il est temps aussi d’extraire la laïcité du carcan ethnique dans laquelle elle est emprisonnée, pour être dans le pire des cas une arme rhétorique de suspicion massive à l’égard des musulmans.

Photo : famillechretienne.fr