Le désaveu syndical s'exprime de plus en plus ouvertement et il débouche sur la création de nouvelles structures associatives qui se sont créées comme les « épouses en colère » ou d’autres associations intégrant des citoyens non policiers mobilisés pour défendre la corporation. A noter que depuis 2016, à la suite de l’affaire des policiers brûlés à Viry-Châtillon, la rupture est totalement consommée avec les organisations syndicales et si le taux de syndicalisation est toujours fort ce n’est que parce que les organisations cogèrent avec l’administration les enjeux des carrières au sein des commissions administratives paritaires. En revanche pour ceux qui s’impliquent en interne dans le système associatif pour défendre les intérêts des personnels, ils ne sont pas ménagés par la hiérarchie, l’exemple le plus emblématique restant « Maggy » Bispupski devenue la « mère Teresa » des policiers et qui a fini par mettre fin à ses jours tant elle s’est usée dans son affrontement avec l’administration.
Du point de vue des médias, comme souvent en la circonstance, la communication se réalise au travers d’experts « autorisés » qui proposent avec beaucoup d'assurance une analyse ne reposant généralement que sur leur propre certitude construite sur des présupposés collectés auprès de l'administration ou des syndicats manifestement dépassés par la situation.
Ce qui est remarquable dans le cadre des forces de sécurité c'est de reconnaître la faiblesse morale et physique des personnels alors que leur mission s'inscrit dans la gestion de la violence pour laquelle le rapport de force est quasiment constant. En somme, on envoie des fantassins fatigués et démoralisés au front pour combattre des menaces multiples et protéiformes : cela n’est pas très rassurant pour nos concitoyens !

Une souffrance au travail généralisée

Pour le reste rien de spectaculaire puisque ce constat se réalise au milieu d'une souffrance constatée dans le monde du travail en général et dans la fonction publique en particulier. Paradoxalement cette fonction publique est le plus souvent présentée comme trop privilégiée de par notamment le fameux « emploi à vie » alors que manifestement des signes d’une grande souffrance au travail sont de plus en plus ostensibles.
En réalité la fonction publique souffre dans son ensemble car elle est attaquée depuis plusieurs années par la doctrine néolibérale qui cherche toujours à s'accaparer des marchés ne faisant aucune distinction entre mission d'intérêt général et service d'intérêt privé. Les communicants alliés des théories néo libérales dépeignent la fonction publique comme pléthorique et onéreuse pour le contribuable d’autant qu’elle serait par nature paresseuse et incapable de se doter d’un management moderne et dynamique. Pourtant réduire la Fonction publique à cette image d’Épinal c’est omettre l’essentiel, d’une part il est démontré que la qualité des services publics d’un pays ou d’une région est un critère primordial pour les investisseurs potentiels et d’autre part la majeure partie des fonctionnaires choisissent une profession de santé, d’enseignement, de sécurité ou d'autres, pour réaliser une mission d’intérêt général moins rémunératrice, cet engagement correspond donc à un certain idéalisme.
Ainsi dans le monde de la pénitentiaire on a du mal à recruter de même que dans l'éducation nationale ce qui sont des signes inquiétants. Pour la santé, la situation se dégrade dans les EPHAD, de même pour les Hôpitaux dans lesquels les services d'urgence appellent à l'aide depuis des années. Pour l'armée chacun a bien noté les tensions exprimées par un Chef d'état-major traité comme un valet du pouvoir exécutif. L'ensemble des services publics est donc impacté alors qu'une partie de plus en plus importante de la population a récemment rappelé dans le grand débat son attachement au service public qui constitue l'épine dorsale d'un pays centralisé.
Au début des années 2000 pourtant une première alerte a retenti chez France « télécom » que l’on devait transformer en « Orange » à marche forcée. Un management brutal a conduit à une vague de suicide conduisant certains responsables devant les tribunaux qui au prétexte d’un management dynamique avaient allègrement transgressé le code du travail. D'ailleurs cet épisode a fait émerger « le harcèlement moral ».

L’évolution du métier de policier après Sarkozy (et ses amis)

Pour la Fonction publique de sécurité les Policiers et gendarmes réalisent depuis toujours une mission délicate car ils sont confrontés à toutes les misères humaines : psychologiques, sociales, sexuelles etc. Ils sont le rempart contre l’avidité, les pulsions et doivent rééquilibrer les rapports de force entre le faible et le fort pour que nos rues ne deviennent pas une jungle. Ainsi dotés de la violence légitime ils participent aux processus de civilisation, la tâche est à la fois rude et enthousiasmante.
En 2002 les policiers et gendarmes ont vu leur mission totalement se transformer sous l’impulsion d’un jeune Ministre de l’Intérieur aux grandes ambitions qui s’était donné pour objectif de démontrer sa capacité à gouverner en commençant par le Ministère de l’Intérieur. Aidé par un aréopage plus thuriféraire que technicien de la sécurité, il met en place un nouvel outil pour l'évaluation du travail policier. Sur un postulat de management dynamique il a totalement changé la nature du métier, le policier qui jusque-là était apprécié pour sa capacité à maintenir les équilibres de paix publique allait devenir un fabricant de procédure. Désormais le « gardien de la paix » devait produire des affaires judiciaires en quantité. Le « sarkomètre » était né et dans le même temps il imposait des restrictions budgétaires drastiques notamment en termes d'effectif puisqu'un un policier sur deux partants à la retraite n'était pas remplacé. En résumé ce n'était pas travailler plus pour gagner plus mais c'était travailler plus pour permettre une déflation d'effectif manichéenne. L’effet ciseau de ces deux mesures n’a pas tardé à se faire sentir dans les services.
Dans son œuvre le Ministre d'alors était aidé entre autres de deux « experts » : l’un ami d’enfance de la bourgeoisie de Neuilly Sur Seine, Frédéric Péchenard et l'autre un consultant pour les problèmes de sécurité en attendant de devenir criminologue, Alain Bauer. Évidemment, Frédéric Péchenard, fils de bonne famille égaré dans la fonction publique n'avait pas vocation à devenir un très jeune Directeur Général de la Police Nationale d'autant que sa monoculture policière de Police Judiciaire ne le prédisposait pas à avoir une très large vision du métier. C'est pourtant ce qu'il advint, plus tard ce fonctionnaire comme d'autres serviteurs zélés a obtenu une place « politique ». Aujourd'hui encore interrogé sur le malaise policier (C8 « Ma police va craquer »), il n'hésite pas à réduire le métier de policier à sa plus simple expression : producteur d'affaires. Pour sa part Alain Bauer, alors qu'il était impliqué dans le nouveau mode d'évaluation du travail policier incluant notamment en statistique le nombre de gardes à vues (ce qui a fait exploser ce nombre au détriment des libertés individuelles), dans la même émission télévisée, n'hésite pas à affirmer doctement que la police de proximité n'a aucun impact sur le crime !
Évidemment ce niveau d'expertise à lui seul résume parfaitement la nature des causes du problème de la police d’aujourd’hui, il reste simplement à espérer qu’enfin on puisse faire valoir une réelle réflexion d’ensemble réalisée par les vrais acteurs et dans une vraie objectivité dénuée d’intérêts particuliers.

Il reste à comprendre pourquoi à l'époque les syndicats se sont assez peu mobilisés alors que l'on posait cette équation absurde. Dans le contexte d’alors, ils étaient parfaitement aveuglés par des restructurations catégorielles et une valorisation technique du métier de gardien de la paix. En effet, pour les gradés et gardiens, après la réforme des corps de 1995, ils ont été attirés en nombre vers les services d'investigation et de renseignement désertés par les inspecteurs de police devenus officiers. Cela donnait des perspectives de carrière plus larges à des personnels que l'on cantonnait à une police administrative montrée comme obsolète. Pinot simple « flic » disparaissait au profit d’Hercule Poirot.
Pour les commissaires qui représentent un peu plus de 1% de l'effectif policier, leur engagement dans cette voie était un prolongement historique assez naturel. Ce vieux métier de police étant né sur la jonction nécessaire entre la justice et le terrain. Cette fonction est par nature au service de la justice dans une mission de police que l'on nommera comme judiciaire. Jusqu'au milieu du 20ème siècle il en sera ainsi mais après l'étatisation de la police en 1941 cette fonction va entrer en conflit avec l'autre composante hiérarchique d'alors, celle de la police dite « en tenue », d'autant qu’après la guerre les préoccupations de sécurité se situaient davantage autour de l'ordre public entre grèves insurrectionnelles et guerres de décolonisation. Ainsi la hiérarchie policière est restée duale jusqu'en 1977 entre les commissaires gérant la police judiciaire et le renseignement et les Officiers de paix gérant le gros des effectifs des gradés et gardiens composant l’ensemble de la « police administrative ».
L'explosion de la délinquance générale et d'autres paramètres ont conduit les autorités politiques à donner la direction de la police aux Commissaires en 1977, et en 1995 une deuxième réforme des corps va faire disparaître la police dite « en civil » et la police dite « en tenue » donnant ainsi un coup de grâce fatal à la police administrative, celle que l'on a appelé en fonction des modes et par un raccourci un peu sommaire « la police de proximité » ou la « police du quotidien ». Les Officiers de Paix qui constituaient la hiérarchie des gradés et gardiens disparaissaient totalement au profit d'un corps d'officiers qui peine toujours aujourd’hui à trouver sa place dans l'Institution.
Pour finaliser ce nouveau mode d’action policière il ne restait plus qu'à « acheter » cette hiérarchie afin que les organisations syndicales ne rechignent pas trop face à l'importante déflation imposée. Ce fut fait, le corps des Commissaires a vu sa grille indiciaire et sa pyramide des grades exploser. D'un corps en trois grades on a aujourd'hui un corps en 5 grades qui a voulu singer la hiérarchie militaire en arborant des « clous » ressemblant étrangement aux étoiles des généraux. Enfin la dernière pièce à l'édifice fut la mise en place de primes exorbitantes et inconnues jusqu'alors dans la fonction publique policière. Aujourd'hui ces primes relèvent d'ailleurs du secret d'état puisqu'il est quasiment impossible d'en connaître les montants sachant qu'elles peuvent dépasser plusieurs dizaines de milliers d'euros annuellement pour certains commissaires. En réalité le corps des Commissaires a capté l’essentiel de la « prime au mérite » laissant les miettes au 99 % des autres personnels. Il faut dire qu’avec un Claude Guéant à la baguette ayant capté lui-même une bonne part du gâteau, cela devenait une évidence.

Les ravages de la politique du chiffre

La question qui se pose alors aujourd’hui, c'est l'évaluation de cette métamorphose de la police. En effet depuis 17 ans, la politique dite « du chiffre » et le principe des primes au mérite n’ont pas encore été remis en cause officiellement, pour autant est-ce que l’efficience a été au rendez-vous ?
En réalité, ce néo management policier semble avoir conduit à tous les excès, après avoir totalement déséquilibré une institution dont la mission est de maintenir la paix publique. En premier lieu ce qui est frappant c'est l’évidente perte de certains savoirs faire en matière de gestion de la voie publique et notamment dans le domaine de la relation police – population.
Effectivement si les citoyens deviennent des cibles permettant de justifier de son activité il n’est pas étonnant que la relation police – population disparaisse. Par ailleurs la quantité primant sur la qualité, les Policiers ont pris l’habitude de se créer leurs propres affaires plutôt que de passer du temps à élucider les faits rapportés dans les plaintes de nos concitoyens.
Peu à peu, après 2002 le fonctionnement policier de la préfecture de police de Paris a été montré en exemple et il a été dupliqué sur la Sécurité publique des villes de province. Le problème étant que le modèle était un modèle « riche » à appliquer sur des dispositifs « pauvres » de par le ratio policier – administrés et de par la taille des secteurs en charge. On a pu découvrir récemment qu’au cours de ces années la Préfecture de Police a développé des stratégies discriminantes dans certains quartiers. Du point de l’ordre public les schémas ont également été mis à mal. Par ailleurs la corruption et des pratiques illégales se sont multipliées, les affaires « Neyret » et « Thierry » respectivement chef de la Police Judiciaire Lyonnaise et Chef de l’OCRTIS (stupéfiants) représentant le sommet de l’iceberg. Les mauvaises pratiques et la violence se sont multipliées, la hiérarchie trop absorbée par l’alimentation des courbes statistiques biaisées n’a pas le temps d’épauler les gradés et gardiens dans leur tâche de voie publique. Il était plus important de valoriser la belle affaire que de s’intéresser à la déontologie.
Les violences que l’on déplore aujourd’hui se sont aggravées dans un contexte de harcèlement incessant. L’exemple le plus symptomatique restant la lutte contre les trafics de stupéfiants. Depuis 17 ans les ministres successifs ont mené la guerre contre les réseaux de quartier ce qui a eu pour effet de déstructurer totalement les dits réseaux sans que les flux de produits aient été interrompus et sans que la consommation des produits ait baissé. En revanche ce harcèlement sur les trafics de quartier a permis l’installation à la fois d’une violence infra-réseau au travers des règlements de compte et d’une violence contre les policiers qui deviennent des ennemis à éloigner par tous les moyens des points de vente. De plus, il ne faut surtout pas oublier que cette « guerre » place les 6 millions d’habitants des quartiers sensibles sous pression des petites mains de ces réseaux.
Pourtant sur le plan comptable qu’en est-il de cette délinquance générale devenue la seule préoccupation des policiers ? Personne ne peut dire aujourd’hui que les choses aient varié considérablement, d’ailleurs c’était tellement évident qu’il a fallu changer les modes de calcul en cours de route pour tenter de masquer cette triste réalité.
En résumé depuis 17 ans et la mise en place d’un néo management changeant la mission initiale du policier, on peut considérer que l’Institution n’a pas gagné en efficacité et qu’en revanche une forme de souffrance au travail se soit durablement installée. Ainsi si les policiers sont aujourd’hui épuisés les causes sont parfaitement identifiables au travers de la mission et du management.

Qu’est-ce qu’un policier heureux ?

Pour le management il reste nécessaire de restructurer la hiérarchie d’une Police. En effet celui qui aspire à tenir les plus hautes fonctions de Police doit en connaître parfaitement les rouages. Un général a été un jour chef de section ! Au lieu de singer les insignes de grade des militaires il eut été plus judicieux de s’inspirer de l’esprit du management militaire autour de « l’unité » et de lire attentivement « le rôle social » de l’officier rédigé par le Maréchal Liautey. Lorsque le Général De Villiers, patron des armées, démissionne lorsqu’il juge l’équation impossible entre engagement des forces et obligation de moyen de l’état, le directeur général de la Police ne se sent lui pas concerné alors que son budget d’alors est encore plus impacté par les restrictions budgétaires.
Pour la mission et l’engagement du Policier j’ai eu la chance de voir durant ces dernières quarante années des policiers heureux et moi-même je continue d’être un policier heureux. La mission si elle a toujours été compliquée doit se réaliser dans sa plénitude au lieu de la circonscrire à des procédures. Un policier heureux est un policier efficace qui perçoit la reconnaissance de son travail.

Pour ce faire il faut laisser au policier une certaine initiative qui lui permette de renouer le lien avec la population. En passant du temps d’écoute auprès des administrés, au lieu de rester aux aguets dans les voitures de patrouille, il pourra analyser facilement quels sont les réels enjeux de sécurité pour la population. Plus ce contact sera établi et plus il comprendra la nature des problèmes, dans le même temps il pourra mettre en place des tactiques permettant d’apporter des réponses plus pertinentes. Lorsque les modus operandi des déviants sont décryptés il est plus facile de trouver la parade. Le meilleur renseignement opérationnel s’obtient au contact de la population et non exclusivement au contact intéressé de certains déviants. Les « tontons » (indicateurs) sont has been et les meilleurs connaisseurs de la délinquance sont ceux qui en pâtissent : les victimes !
Une fois l’efficacité retrouvée, le policier va être payé en retour directement et en-dehors de l’Institution. Les témoignages de satisfaction sont multiples et visibles, le policier devient connu et reconnu, c’est ce que m’ont relaté des dizaines de policiers ayant participé aux expériences de police de proximité entre 1999 et 2002. Pour ma part c’est exactement ce que je vis dans ma mission d’aujourd’hui et ce n’est pas un hasard : les mêmes causes produisant les mêmes effets.
Alors évidemment quand le criminologue de service Alain Bauer explique que la police de proximité ou plus simplement la relation police – population n’a aucun impact sur le crime je ne sais si je dois en rire ou en pleurer ! En effet, il est risible de constater la pathétique expertise d’un pseudo-scientifique qui parle de la mission sans jamais avoir été à la rencontre des « vrais » policiers, mais c’est aussi triste de constater que cette expertise mise au service des décideurs politiques ait pu mettre en faillite le système policier et surtout détruire les policiers eux-mêmes. Depuis le début 2019 la courbe de suicide n’a jamais atteint un tel niveau et si l’on n’évoque jamais les milliers de policiers en arrêt de travail plus blessés psychologiquement que physiquement cela constitue un coût humain énorme.

En conclusion, il est urgent pour faire cesser le malaise policier, de changer le mode d’évaluation du travail policier mis en place à partir de 2002. La désastreuse politique du chiffre a conduit les forces de sécurité dans le mur, les policiers englués dans les procédures perçoivent parfaitement la dichotomie entre les exigences de la hiérarchie et la réalité des enjeux de sécurité. Le management comptable n’est pas consubstantiel d’une qualité de service public.
Des dispositifs simples pourraient permettre d’accompagner les policiers en détresse qui se sentent seuls tant ils ne peuvent exprimer leur souffrance professionnelle qu’auprès des leurs. Une solidarité intergénérationnelle avec les retraités dans des lieux de vie du type foyer serait sûrement facile à mettre en œuvre ainsi que le renforcement d’autres modes de prise en charge institutionnels.
Il faudrait aussi prendre conscience des enjeux du moment concernant le statut de la fonction publique que l’on cherche à précariser. Il y a fort à parier qu’un Policier « ubérisé » ne sera plus en mesure d’assurer une mission d’intérêt général, le puissant prendra alors possession de la « sécurité » détruisant ainsi toute la noblesse du métier décrite dans l’article 12 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : Cette force est donc constituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux à qui elle est confiée. »
Je reste fier d’être un « soldat de la paix » depuis 40 ans et j’espère qu’enfin les divers pouvoirs politiques vont cesser de maltraiter cette Institution essentielle pour la démocratie.

Andy CRUPS
Officier de police

Photo : inpublicsafety.com