Ainsi donc ma réelle formation s’est réalisée dans le service et j’aurais quasiment pu me passer de ces quelques mois passés en école de Police. Les anciens étaient respectés car ils étaient choisis par les brigadiers comme chefs de patrouille. Ces chefs de patrouille n’étaient pas tirés au hasard, ils avaient déjà démontré leur savoir-faire et avaient la confiance d’une hiérarchie soucieuse alors d’une bonne gestion de la paix civile sur le secteur. Nous gardions la paix, l’intitulé de mon métier n’était pas usurpé.
Les brigadiers d’alors avaient un rôle de management clair et reconnu, ils avaient passé un examen mais ils étaient surtout devenus au fil des ans des « spécialistes » de la police générale, celle de la voie publique. Il n’y avait pas d’ambiguïté, nous faisions partie des corps en tenue et ce métier nous permettait de passer la majeure partie de notre temps de travail dans la rue au service de la population, ce qui était le concept initial de la police « ostensible » créée en 1828.

La fin de l'ilotage

La hiérarchie d’alors était propre aux services en tenue et avaient été formée au management et au commandement. Cependant, dès 1977, le pouvoir exécutif avait tranché et le corps des commissaires de police allait prendre la tête de l’ensemble des effectifs de la police nationale au gré d’une réforme qui décapitait la hiérarchie en tenue d’alors. Ainsi le corps des commissaires, vieille descendance des commissaires du châtelet qui étaient à l’origine les auxiliaires des magistrats, allait devenir le commandement de la police.
C’était une première restructuration remettant en cause le principe de fonctionnement d’une police reposant sur deux piliers, l’un de police administrative sur la voie publique devant gérer l’ensemble de l’ordre public et l’autre de police judiciaire pour gérer les affaires pénales sous le contrôle des magistrats.
Du côté de la population, en 1980 elle était méfiante à l’égard de la police de « maintien de l’ordre » jugée brutale : grèves insurrectionnelles de 1947 – guerre de décolonisation – évènements de 1968. L’agitation politique était importante dans un monde partagé entre capitalistes et communistes. La police générale dite du quotidien commençait quant à elle à souffrir de l’augmentation exponentielle de la délinquance générale, d’autant que les modes de surveillance des populations étaient passés après-guerre d’une veille par quartier à des patrouilles aléatoires sur la ville par des équipages de policiers devenus plus mobiles grâce aux moyens motorisés.
Dans cette organisation, un peu plus des trois quarts des effectifs à savoir les gardiens de la paix et leurs officiers œuvraient au profit du travail de paix civile sur la voie publique. Pourtant en 1983 une deuxième réforme structurelle allait déséquilibrer une fois encore la structure de police de voie publique. En effet pour des commodités procédurales on a donné une première qualification judiciaire aux gardiens de la paix. Cela a été présenté alors comme une valorisation du travail de gardien de la paix mais c’était surtout la première étape d’un transfert de charge d’un travail procédural au détriment de la présence de voie publique.
Quelques années plus tard, en 1995, une autre réforme structurelle a permis de procéder à un basculement totalement judiciaire de l’activité de police. Les gradés et gardiens pouvaient obtenir l’ensemble des qualifications judiciaires et la hiérarchie des corps en tenue va se fondre dans un corps d’officier de Police qui n’a jamais pu trouver sa place pour diverses raisons. Aujourd’hui c’est donc ce corps des commissaires, de moins de 2000 fonctionnaires, qui est censé encadrer les 140 000 policiers et personnels administratifs. Evidemment, à ce taux d’encadrement, les commissaires ne sont pas à proprement parler des spécialistes du « terrain ».
Pour être complet, ajoutons qu’en 2000 la loi des « 35 heures » a fait fondre l’effectif en termes de volume horaire de 4 heures hebdomadaire par fonctionnaire. En 2002, le coup de grâce était porté à la police de voie publique au travers de la politique du « chiffre » qui a modifié d’un seul coup la mission de police. En effet, le policier devenant un producteur d’affaires, la présence de voie publique pour la préservation des équilibres de paix civile sortait des priorités professionnelles et surtout des modes d’évaluation du travail. Pour faire bonne mesure, en 2007 le nouveau président de la République décide qu’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ne sera pas remplacé ce qui, pour la sécurité, a encore fait fondre l’effectif qui n’a pas à ce jour retrouvé son potentiel d’alors.
Ainsi donc, désormais la surveillance de voie publique est moindre. L’évaluation du policier ne se réalise qu’au travers d’un quantitatif d’affaires judiciaires au détriment du qualitatif. La hiérarchie justifie du travail policier exclusivement au travers des courbes statistiques biaisées qui permettront d’encaisser le cas échéant des primes substantielles.
Ce que nous observons donc aujourd’hui, c’est une violence systémique qui est le résultat de ces deux erreurs stratégiques majeures : la mauvaise structuration hiérarchique et la disparition des métiers de voie publique.

Le retour de la question des violences policières

Sur des vidéos diffusées par les réseaux sociaux, j’ai pu apercevoir en quelques semaines trois Commissaires de police commettre des fautes professionnelles grossières. Deux d’entre eux ont fait usage d’une matraque pour faire tomber au sol un téléphone utilisé par un individu pour filmer les policiers. Le troisième étant celui qui après avoir observé ses effectifs rosser un migrant tentant de prendre la fuite, lui fait un « croche pied » sournois afin de le faire chuter. Au regard de ce pathétique niveau de compétence professionnelle sur la voie publique, c’est PINOT simple flic qui devrait être nommé comme directeur général !
Le deuxième facteur prépondérant des violences policières est l’évolution du contexte politico-économique. Depuis mon entrée dans la police, la sécurité a toujours été un enjeu politique. En 1977 Monsieur PEYREFITTE faisait un rapport à la suite de l’augmentation de la délinquance et de ses consubstantielles violences. Quelques années plus tard, en 1982, Monsieur BONNEMAISON rédigeait également un rapport sur la question dès lors la gauche et la droite allaient s’emparer du sujet pour gagner ou perdre les élections. En 2002 une autre étape était franchie puisque dans la quête du pouvoir présidentiel le ministère de l’Intérieur devenait une étape. Dès lors la démagogie s’est substituée à l’expertise, entre le tripatouillage des chiffres et les opérations d’enfumage l’équipe du candidat allait s’en donner à cœur joie pour faire émerger des thèses simplistes qui en disaient long sur leur méconnaissance du sujet. Le métier de Policier a donc été réduit à sa plus simple expression, ce qui a miné de l’intérieur la plupart des Directions actives qui ont perdu au passage de nombreux savoir-faire.
La Police judiciaire a par exemple été victime des commissaires NEYRET (1) et THIERRY (2). Le renseignement a été dépecé au profit d’un autre commissaire : SQUARCINI (3). D’autres commissaires se sont illustrés : Eric LEDOUARON (4) concernant la judiciarisation du maintien de l’ordre, GARDERE (5) à Marseille. Enfin les préfets : GAUDIN (6), GUEANT (7), ont porté haut le sens du service public et de l’intérêt général.

De Sarkozy à Valls et jusqu’à Darmanin

En 2012, pour la première fois depuis 1981, malgré l’alternance, il n’y a pas eu de rupture dans la gestion des affaires de sécurité. Un autre Ministre de l’intérieur aux ambitions présidentielles va se trouver un « ennemi de l’intérieur » et faire la guerre aux narcotrafiquants avec le succès que l’on sait.
En 2017, le nouveau monde avait bien abordé le sujet sur le volet de la police du quotidien mais avant il a fallu gérer l’épisode dit des « gilets jaunes » qui marquera vraisemblablement une rupture dans la gestion du maintien de l’ordre. Alexandre BENALLA, pour sa part, a démontré lui-même toute la pertinence de sa nomination. Après toutes ces démonstrations de réussite, cet été, pour des raisons électorales évidentes, un nouveau ministre de l’intérieur s’est installé dans le fauteuil avec la posture de son mentor un certain Nicolas Sarkozy. Immédiatement le message a été clair, il faut reprendre les méthodes qui ont pourtant si magiquement échouées de 2002 à 2017.
Sauf qu’aujourd’hui le contexte n’est plus celui de 2002, la société s’est davantage déstructurée. La crise des « Gilets jaunes » qui a fait trembler le pouvoir exécutif n’était que la traduction de l’angoisse de cette société. Ceux qui ont tenté de demander plus de démocratie et plus de justice ont été remis manu militari à leur place. Pourtant, si le calme est revenu, le malaise reste persistant car comme chacun sait, ce n’est pas la Police qui peut régler un problème Politique.
Plus tard, la crise sanitaire a clairement démontré que, paradoxalement, ce sont les sans grades qui ont permis au pays de pouvoir se confiner dans de bonnes conditions. Dans ces contextes de crise qui se succèdent, la Police est largement sollicitée, les policiers souffrent alors non pas de fatigue physique mais de lassitude morale, l’inquiétant taux de suicide est la démonstration de ce mal-être.
Malgré cela le pouvoir exécutif fait mine de soutenir la Police dans le déclaratif alors que dans le même temps les dotations sont largement insuffisantes : locaux délabrés, véhicule hors d’âge etc. La nomination du Préfet LALLEMENT a démontré clairement une fois de plus que ce n’est pas l’arme qui est dangereuse mais son utilisateur. Ce Préfet à « poigne » enchaîne les bévues à une cadence incroyable, malgré cela lorsque les migrants sont brutalisés parce qu’ils gênent le pouvoir exécutif les responsables désignés seront quelques lampistes qui auront fait preuve de trop de zèle sous l’œil des caméras.
Pendant qu’à l’assemblée nationale vote sur ordre de l’exécutif une loi contestée dans un article très ambigu concernant la transparence du travail policier, c’est cette même transparence qui va mettre en lumière la brutalité lors de l’opération de maintien de l’ordre à l’encontre des migrants. Le Ministre déclare être choqué mais fait peser la responsabilité sur des actes isolés alors que chacun aura bien compris quels étaient les ordres du côté de la Préfecture de Police et Place Beauvau. Le roi UBU n’aurait pas rêvé meilleur scénario.

Voir ou ne pas voir la police en action

Quelques jours plus tard, la démonstration est encore plus flagrante après le tabassage en règle d’un homme qui avait le tort d’être noir et sans masque. Le Ministre est indigné à tel point qu’il annonce la révocation des policiers avant que la justice et l’autorité administrative ait pu travailler sur cette affaire ce qui nous laisse entrevoir au passage sa conception de la justice.
En revanche, pour les autres questions qui se posent concernant cette affaire : lors de l’arrivée des renforts le plus gradé de la vingtaine de policiers présents aurait dû prendre à son compte l’intervention qui est-il ? Pourquoi aucun gradé, Officier, Commissaire ou Salle de commandement n’a réagi à ce qui était manifestement une violation de domicile ? Pourquoi de retour au Commissariat, aucun gradé, Officier ou Commissaire n’a pris le temps de recueillir les premières déclarations orales des primo-intervenants ce qui aurait permis au travers de la violation de domicile et des blessures de saisir immédiatement l’IGPN ? Pourquoi le service d’enquête saisi n’a pas mis en balance des déclarations policières l’audition du mis en cause et des témoins ce qui aurait mis en lumière que 4 policiers ont pénétré de force dans un lieu privé ? etc. Ces questions ne semblent pas intéresser le Ministre.
Évidemment, si selon le Ministre, les policiers « déconnent », il n’y a pas lieu de s’interroger sur la chaîne de commandement ! Pourtant dans le même temps, heureux hasard des calendriers, le promoteur de cette Police d’intervention prend lui-même place sur le banc des accusés au Tribunal pour diverses infractions qui résument la situation : corruption – association de malfaiteurs – compte de campagne…… Le préfet de Police pour sa part a écrit une lettre aux policiers mais n’est pas Maurice GRIMAUD qui veut !

Refuser d’obéir à un ordre illégal

En somme les intérêts catégoriels et politiques ont durablement déstabilisé une Institution essentielle au bon fonctionnement de notre République. Les citoyens sont légitimes à s’interroger et surtout à demander des comptes et j’espère que mes collègues vont enfin comprendre qu’ils ne doivent pas se comporter en serviteurs zélés d’un pouvoir hiérarchique ou politique défaillant mais que leur action doit s’inscrire exclusivement dans le cadre des valeurs républicaines. Le refus d’obéissance aux ordres illégaux est possible comme l’a démontré le Capitaine d’un escadron de gendarmerie mobile qui a refusé au commissaire sur les lieux à Nice de charger des manifestants non hostiles. La suite c’est une charge d’une compagnie d’intervention locale et les graves blessures de Mme Geneviève LEGAY âgée de 73 ans ! Dans cette affaire le Commissaire a manifestement joué le rôle de l’autorité légitime et de commandant de la force publique ce qui est contraire aux principes élémentaires du maintien de l’ordre.
Notre société qui doit traverser des crises de plus en plus compliquées doute et reste toujours avide de liberté et de justice. Le traitement de ces crises se réalise presque exclusivement sur la gestion des interdits mais la paix civile se préserve surtout sur le sentiment de justice. Les gestionnaires étatiques ont donc intérêt à rééquilibrer les choses car lorsqu’un cap de violence est franchi il est difficile de revenir en arrière. Il serait donc préférable d’user de plus de pédagogie et de moins d’interdit. Les préfets et élus « va-t-en-guerre » font en tout état de cause peser une lourde menace concernant la préservation de la paix civile dans notre société.

Andy CRUPS
Officier de police

Notes

(1) N° 2 de la police judiciaire de Lyon condamné en 2018 pour corruption et association de malfaiteurs.
(2) Ancien chef de l’Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants mis en examen en 2019 pour « faux en écriture publique par dépositaire de l’autorité publique, complicité de faux, complicité de trafic de stupéfiants et participation à une association de malfaiteurs ».
(3) Ancien chef de la Direction centrale du renseignement intérieur mis en examen en 2016 pour « trafic d’influence et recel de violation du secret professionnel » et en 2019 pour « vol et recel de vol ».
(4) Ancien Directeur central de la Sécurité Publique à l’origine de la judiciarisation du maintien de l’ordre en 2008 ce qui a fait basculer une partie de la doctrine existante.
(5) Ancien Préfet de Police Marseille ancien membre du cabinet du Ministre mis en examen en 2020 pour « corruption ».
(6) Ancien Préfet de Police condamné en 2015 pour détournement de fond public.
(7) Ancien Ministre de l’Intérieur mis en examen en 2015 pour « blanchiment de fraude fiscale ». Mis en examen en 2016 pour « favoritisme » Mis en examen en 2018 pour « corruption passive ». Condamné en 2015 pour détournement de fond public. Redressement fiscal en 2013.
(8) Préfet de Police de Paris en 1968, dont les études historiques ont montré qu'il a permis d’éviter le pire lors des évènements violents.

Illustration : la-croix.com