J’ai travaillé quatre ans dans l’un d’entre eux jusqu’en septembre dernier. Il s’agit d’un service qui a été créé en 2009 après la signature d’une convention pluripartite entre des acteurs locaux : l’Aide Sociale à l’Enfance (le Département), la gendarmerie, une association de protection de l’enfance, la Protection judiciaire de la Jeunesse et le Tribunal Judicaire. Depuis, les professionnels, éducateurs spécialisés, éducateurs de jeunes enfants et/ou assistants de services social, psychologues, chefs de service et secrétaires, concourent à cette mission spécifique : l’accompagnement des mineurs victimes d’agressions sexuelles et/ou de violences graves commises dans un contexte intrafamilial, dans le cadre d’une mesure d’AEMO dite « spécifique » (pour la différencier de l’AEMO dite « classique »).

Imaginons Sofia (prénom fictif), 14 ans, qui révèle à sa mère que son beau-père la viole depuis ses 8 ans. La mère terrassée, met quelques jours avant de se décider à porter plainte. Le beau-père est alors placé en détention provisoire. En revanche, elle ne se porte pas partie civile. Un administrateur ad hoc est désigné : la mère, dans les auditions, remet en question les révélations de sa fille.
Le procureur a ouvert une enquête préliminaire qu’il a confiée à la police locale (Procédure Pénale). Puis, il saisit le Juge des Enfants qui ordonne une mesure d’AEMO spécifique au bénéfice de Sofia et désigne le service éducatif spécialisé qui exercera la mesure (Procédure civile).

Le responsable éducatif reçoit l’ordonnance et nomme aussitôt trois référents : un pour l’enfant, un second, associé au psychologue, positionné auprès du parent. Précisons : non-auteur, car ce service ne travaille pas avec l’agresseur présumé. La mission des professionnels : accompagner tout au long de la procédure pénale Sofia et sa mère. Soit dans les différents actes de procédure jusqu’à l’éventuel procès (auditions, confrontations, expertises, etc.) au gré de diverses modalités de travail (entretiens au service, repas éducatifs, visites à domicile, activités individuelles et/ou collectives, accompagnement vers la thérapie individuelle et/ou familiale, etc.).
Un premier rendez-vous est fixé rapidement. La mère et la fille sont d’abord reçues en même temps avec les référents et le chef de service. Le responsable présente leurs missions ainsi que les modalités de travail (évaluations cliniques, rapports éducatifs, audiences, etc.). qui seront mises en place.
Dans un second temps, chaque référent s’entretient avec son référé : objectif de cette dissociation des espaces ; au moins favoriser l’expression de la parole de l’enfant dans une écoute neutre et bienveillante, autour des agressions sexuelles et de ses conséquences sur la dynamique familiale (relations mère/fille, éventuellement dans la fratrie, famille élargie, etc.).
Sofia honore les rendez-vous. Sa mère moins. Elle refuse de rencontrer le psychologue et elle ne comprend pas l’intérêt de la mesure. Elle refuse également d’engager des soins pour sa fille.
Du côté de la Procédure Pénale, l’enquête préliminaire est clôturée. Pour le procureur, les éléments recueillis par la Police suffisent pour être transmis au Juge d’instruction (phase d’instruction). Qui va instruire à charge et à décharge les éléments du dossier.

Trois mois sont passés. Une évaluation de la situation est effectuée en équipe complète. Support, outre les notes d’entretiens et autres, un génogramme : les faits d’agressions subis par Sofia sont replacés dans un contexte plus large. Il décrit autant que faire se peut les interactions, relations et histoire familiales, les situations de Sofia ainsi que ceux de l’entourage familial, etc.
En fin de réunion, des objectifs sont fixés, les référents devront les présenter à Sofia et sa mère lors d’un entretien spécifique.

Quelques mois plus tard, lors de l’audience de renouvellement d’AEMO, Sofia et sa mère sont absentes. Elles ne répondent plus aux appels du service…Pendant ce temps, le juge d’instruction souhaite réentendre l’adolescente et envisage d’organiser une confrontation avec le beau-père … Après plusieurs relances, une visite à domicile est fixée par les référents « parent » avec le responsable. L’éducateur de Sofia a réussi à obtenir un rendez-vous avec l’assistante sociale pour rencontrer Sofia au collège....

C’est ce type de situations plus ou moins complexes (inceste fratrie, grossesses/IVG, répétition de viols en intra et/ou extra familial, etc.) que les professionnels prennent en charge avec des moyens rarement à la hauteur des missions qui leur sont confiées. Pourtant, ils ont acquis et développé des compétences ainsi qu’un savoir-faire qui leur permettent d’accompagner les enfants victimes d’inceste.
Ne serait-il pas pertinent de les consulter, de les sonder sur leurs besoins éventuels ? A fortiori : ne faudrait-il pas multiplier ces services spécialisés au vu de leur pertinence ?
Il s’agit de questions cruciales, il est temps d’y répondre : autrement que par des discours et des annonces non suivies d’effets. Il y a des enfants victimes d’inceste à accompagner.

Frédéric SERBIN, éducateur spécialisé
Contact : serbinfrederic (at) hotmail.fr