Pour s’en convaincre il faut juste observer les réactions politiques après la condamnation en première instance de Nicolas SARKOZY. Il était notamment alors particulièrement intéressant qu’un Ministre de l’Intérieur en exercice puisse exprimer son soutien à l’ancien président de la République ce qui est une formule pour le moins ambigüe d’une part à l’adresse des magistrats et d’autre part parce qu’il semble peu enclin usuellement à l’indulgence concernant les actes de délinquance.

C’est d’ailleurs là peut être l’un des problèmes du pouvoir exécutif depuis un certain nombre d’années : utiliser la sécurité avec outrance lors des campagnes électorales pour récupérer les suffrages « de la peur » tout en dissociant les délinquances plus ou moins acceptables en fonction des faits comme par exemple la délinquance financière qui serait moins grave ou les individus lorsqu’il s’agit d’hommes ou de femmes impliqués alors qu’ils font partie de « l’élite ».

Pour les partis totalitaires, l’histoire nous a appris que l’essentiel de la stratégie de conquête du pouvoir repose sur l’angoisse et donc l’insécurité. Ces mouvements politiques extrémistes posent l’équation sur une mission impérative : sauver le pays de l’inévitable chaos. Pour ce faire il faut désigner un ennemi bouc émissaire, par le passé il a parfois été juif aujourd’hui il est immigré, délinquant ou terroriste et parfois tout à la fois. Une fois que l’ennemi est désigné et le pouvoir conquis, il suffit de s’employer à éliminer par tous les moyens ce bouc émissaire et dès lors la tragédie humaine peut commencer.

Si dans cette équation aujourd’hui rien n’a changé, ce qui est particulièrement inquiétant c’est que ce n’est pas un parti politique qui fabrique sa campagne de conquête du pouvoir sur ces chimères, ce sont plusieurs partis qui répandent dans l’opinion ces absurdités. En 2002, pour le grand parti dit de droite, on a laissé penser que c’était pour éviter que l’extrême droite prenne le pouvoir. En 2012, le pouvoir dit de gauche n’a non seulement pas infléchi les dynamiques de 2002 mais un ministre de l’intérieur devenu premier ministre avant de s’exiler sur les terres catalanes avait lui aussi fait mention d’un ennemi intérieur dans ses discours enflammés contre la délinquance. En 2017, lors de la campagne pour faire le nouveau monde on avait évoqué la police du quotidien comme concept assez fumeux ayant pour but précisément d’enfumer l’électeur.

Aujourd’hui après quelques crises d’ampleur comme celle des « gilets jaunes » qui ont mis en lumière un recours à la violence « armée » jamais atteint dans la cinquième république, la guerre a été déclarée à trois reprises. La guerre contre le terrorisme, la guerre contre le virus et la guerre contre la drogue.

S’il est vrai que généralement celui qui déclare la guerre est plus enclin à le faire parce qu’il n’est pas au front, cette propension à valoriser l’art guerrier devrait faire s’interroger nombre de citoyens Français. Il est en tout état de cause notoire que ceux qui promeuvent cet esprit guerrier ne connaissant pas le métier des armes. Enfin, si la guerre se réalise pour défendre le territoire national cela paraît assez légitime, des armées s’affrontent selon les conventions internationales mais en revanche si la guerre est déclarée contre un ennemi de l’intérieur : immigré – délinquant – terroriste – virus, alors il s’agit d’un autre type de guerre c’est une guerre civile qui ne peut trouver de vainqueur ou de vaincu. La guerre civile c’est le drame absolu d’une nation qui conduit à son implosion. En effet, au-delà des victimes comme dans toutes les guerres, la guerre civile c’est le déchirement total d’une civilisation patiemment construite sur des siècles d’histoire.

Dans les guerres désormais officiellement déclarées il est quand même assez singulier que ses partisans qui ont besoin de soldats pour la mener, soient les mêmes qui ont conduit des politiques d’austérité visant à minorer le poids d’une fonction publique jugée chère, peu efficace et même cossarde ! Pour la guerre au virus, depuis le début du siècle l’hôpital a été la cible privilégiée, ce business de la santé attirait les convoitises de l’entreprise privée. Le retour à la réalité fût rude ! Pour la guerre contre le terrorisme c’est après avoir détruit le service de renseignements généraux en 2008, pourtant très pertinent en matière de terrorisme, que l’on se rend compte aujourd’hui que moins d’effectif et plus de technologies, c’est une stratégie perdante surtout pour détecter non plus un terrorisme d’état avec de la logistique mais un terrorisme isolé et des plus précaires. Pour la guerre contre la drogue, elle a été déclarée pour la première fois assez naturellement car elle nourrissait le chiffre « d’affaire » policier devenu en 2002 le seul mode d’évaluation de l’action policière.

Que la guerre contre la drogue ait été déclarée en 2002 c’était déjà une erreur stratégique énorme, mais qu’elle se soit poursuivie en 2012 et qu’elle soit devenue « la mère des batailles » en 2021, alors effectivement il y a désormais une « mise en danger de la paix civile » qui pèse sur notre société. Mais qui doit en porter la responsabilité et quelles sont les enjeux ?

Dans la chronologie des campagnes électorales, si la situation de sécurité est présente depuis les années 80 et l’arrivée de la gauche au pouvoir un cap a été franchi en 2002 avec la présence au second tour de l’élection présidentielle d’un candidat du front national. Passé cette date en matière de sécurité le simplisme a prévalu sur la question et, comme les faits sont têtus, le résultat n’a pas été probant malgré les fausses statistiques données en pâture à l’opinion publique. En 2012, à la surprise générale l’axe simpliste a perduré et la testostérone a été encore une fois le seul mode d’expression concernant l’enjeu de sécurité. Évidemment, en 2017, aucun des problèmes n’ayant été réglé, c’était sûrement l’occasion rêvée d’ouvrir un vaste chantier et de faire appel aux savoirs sur le sujet qui existent.

Au lieu de cela c’est l’échec des dispositifs d’ordre public qui a été visible lors de la crise des gilets jaunes. Après quelques atermoiements, la désignation d’un Ministre de l’Intérieur ayant proposé un « copier - collé » de la stratégie utilisée en 2002 a replongé la réflexion stratégique en matière de sécurité dans le néant. Pour être bien sûr d’ailleurs qu’il ne pouvait y avoir de confusion, le président de la République a lui-même officiellement présenté sa déclaration de guerre à la drogue le 19 Avril à Montpellier en précisant qu’elle était la « mère des batailles » ce qui est une référence à la bataille de Verdun et ses 300 000 morts.

Aujourd’hui, lorsque ce pouvoir exécutif s’engage dans la guerre contre un ennemi de l’intérieur immigré – délinquant – terroriste, la question est de savoir s’il commet « seulement » une erreur politique ou s’il prend le risque d’un potentiel conflit civil pour se maintenir au pouvoir. Dans la deuxième hypothèse et si comme c’est possible la situation de sécurité intérieure dégénère dans le pays, alors qui devra répondre du sang des Français qui va couler ?

Pour la question des enjeux de sécurité actuels, les promoteurs de la violence légitime auraient dû là encore faire preuve de davantage de prudence car quelles sont les forces en présence ?

Même si des militaires qui viennent de s’exprimer en deux tribunes distinctes se posent en recours éventuel, c’est une farce ! En effet d’une part parce que pour ma part si je reconnais le droit aux militaires d’être des citoyens et donc de pouvoir s’exprimer sur les problèmes de la nation, je ne leur reconnais pas le droit de désigner l’ennemi intérieur : banlieue, islam, car ils deviennent des citoyens idéologiquement engagés qui du coup s’extraient de la nécessaire neutralité du service public de la défense. D’autre part c’est une farce car à moins de mobiliser les deux armes techniques de l’air et de mer pour bombarder les populations civiles à l’instar du dictateur Syrien, il faut donc seulement compter sur l’armée de Terre et encore ses fantassins car l’arme blindée aura du mal à manœuvrer dans les quartiers ! Je donnerai seulement trois chiffres : effectif Police Nationale près de 150 000 – effectif Gendarmerie 100 000 – effectif armée de Terre 114 000. En somme les forces de Sécurité intérieure représentent plus du double de l’effectif de l’armée de Terre. De plus, ce renfort qui ne serait pas très substantiel serait totalement inutile car travaillant sur des schémas tactiques n’incluant pas le droit pénal !

Plus sérieusement, les Forces de Sécurité sont en nombre largement suffisant contrairement à ce qui est ressassé sans fin, surtout si l’on s’en réfère aux polices des autres pays occidentaux. En revanche, il va se poser un problème de taille car pour faire la guerre il faut des guerriers or un policier ou un gendarme n’a pas été formé pour éliminer son ennemi. Aujourd’hui chaque policier ou gendarme est passé par une formation de police pour remplir une mission de police qui consiste à préserver les équilibres de paix civile. Certes le policier ou le gendarme dispose de la « violence légitime » pour maintenir cet équilibre de paix civile mais son recours repose sur la légitime défense qui prévoit une neutralisation par la force proportionnée. Le délinquant ou terroriste doit être remis à la justice et non exécuté, lors de l’interpellation cela fait une petite différence. Puisque désormais on a mis en face du policier et du gendarme un ennemi, il est peut-être bon de rappeler que cet ennemi n’est pas, par nature, contraint par les règles de la procédure pénale et de la légitime défense, ce qui va lui donner un certain avantage. Pour l’effectif de l’ennemi désigné, quel est-il ? Plusieurs sources scientifiques évaluent cet effectif à environ 250 000 personnes travaillant au profit des trafics. Curieusement cela pourrait correspondre à l’effectif des forces de sécurité, mais rappelons que la guerre à la drogue concerne également le « drogué » et là, pour le cannabis, on compte 1,5 million de consommateurs réguliers.

Donc, si l’on fait l’état des forces en présence, nous avons 250 000 policiers et gendarmes contre 250.000 trafiquants ayant pour complice 1.5 million de citoyens Français. Sur le plan comptable les batailles risquent d’être compliquées pour les forces officielles. Dans ce cadre, pour neutraliser « temporairement » l’ennemi ils disposeront d’environ 68 000 places de prison ce qui apparaît comme un peu court !

Pour l’entraînement au combat des uns et des autres qu’en est-il ? La force de sécurité est entraînée et dispose d’un armement qui, même s’il s’est alourdi ces dernières années, reste au quotidien un armement adapté à une riposte ponctuelle. L’ennemi lui ne peine pas à trouver sur le marché parallèle un armement consistant et sa détermination à l’utiliser sera proportionnel à la menace. Il y a tout lieu de penser que si la police utilise davantage son armement il en sera de même pour la délinquance d’autant que cet armement est régulièrement utilisé pour gérer la violence à l’intérieur des trafics. En l’état actuel, la violence armée du conflit augmentera en fonction des injonctions légales ou hiérarchiques et la riposte se réalisera en conséquence. Logiquement les caps de violence franchis feront augmenter le nombre de victimes. Au Mexique, la guerre contre la drogue fait environ 30 000 morts par an depuis une décennie, nous avons donc aujourd’hui de la marge mais également une large marge de progression si l’on admet que les mêmes causes produisent les mêmes effets en matière de prohibition.

Concernant le moral des troupes, pour les forces de sécurité il faut se rappeler qu’en 2019 si l’on compte 27 décès en service commandé on dénombre pour la même année 78 suicides ce qui semble indiquer que la vraie dangerosité professionnelle reste la perte de sens de la mission de police pour ses praticiens. Dès lors il apparaît hasardeux de commencer une guerre avec une troupe atteinte psychologiquement sans que l’on cherche à comprendre qu’elle est la nature de ce mal être ?

Et si précisément ce mal être provenait de l’instrumentalisation du métier de policier ?! En tout état de cause, il est aujourd’hui irresponsable, dans une société angoissée par les crises, de pousser à la surenchère guerrière à des fins électorales et je crains fort qu’à force d’évoquer le spectre de guerre civile, elle finisse par arriver. Mais dans cette perspective il faudra un jour poser la question des « responsabilités » d’un pouvoir qui aura lui-même conduit son peuple à son déchirement à de simples fins électorales.

Andy CRUPS
Officier de police